Michel de MONTAIGNE, Les Essais

Mis en français moderne par Claude Pinganaud

Publié en 2007 chez Arléa* (note à la fin de cet article)

Un très beau livre, grave, divertissant, nécessaire !

Édition format poche, en un seul volume, dans une langue qui suit les règles d’orthographe et de ponctuation d’aujourd’hui, permettant d’apprécier pleinement un classique incontournable. 

C’est un très beau livre à la belle couverture cartonnée, aux pages fines et agréables à tourner et aux beaux caractères d’impression. Pour ma part j’ai choisi de lire au gré des envies tel ou tel chapitre, selon les titres qui donnent une bonne idée du contenu en évitant ainsi une lecture fastidieuse de 800 pages.

Ouf… Oubliés les éditions illisibles que l’on a pu croiser sur notre route, Claude Pinganaud a mis « Les essais » en français moderne, ce qui les rend accessibles et permet de savourer toute l’intelligence et la modernité du grand Michel de Montaigne. C’est une vie exceptionnelle, un siècle charnière au sortir de la renaissance en proie aux guerres de religion et de pouvoir, une œuvre universelle à portée de main. Rares sont alors les livres ou un homme parle librement de sa vie et en cela se démarque fondamentalement de l’Église, et donc du pouvoir, par une pensée relativement libre des dogmes.

Né en 1533, Montaigne est d’origine noble. Il effectue une belle carrière de magistrat et diplomate jusqu’en 1571 – il a alors 38 ans –. Son père est mort en 1568 et il peut alors se retirer et vivre de ses rentes à la propriété familiale en Dordogne. C’est là qu’il se consacre à l’écriture tout en continuant de participer à la vie de la cité puisqu’il sera maire de Bordeaux de 1581 à 1585 et négociateur entre catholiques et protestants, entre Henri III et Henri de Navarre, futur Henri IV.

Montaigne rédige les 3 livres des essais entre 1572 et 1588, soit entre le terrible mois d’août 1572 sous Charles IX (massacre de la Saint-Barthélemy) et ensuite de 1574 à 1588 sous le règne d’Henri IV qui mourra assassiné en 1589. Il s’agit de ce qu’on a appelé « les années sanglantes ».

Livre 1 avec de nombreuses citations des poètes et philosophes de l’antiquité dans des chapitres courts. Un bon moyen de lire ou relire Virgile, Horace, Lucrèce et bien d’autres. J’ai noté que Lucrèce, « La nature des choses » est énormément cité, preuve de l’intérêt manifesté par Montaigne pour ce philosophe poète ou l’inverse !

De belles pages sur la tristesse, la guerre, l’oisiveté, les menteurs, le goût des biens, la peur, la mort, l’imagination, la coutume, les enfants, le vrai et le faux, l’amitié (son amitié pour La Boétie), la modération, la raison, la modération, les vêtements, la solitude, la gloire, l’inégalité, l’incertitude de notre jugement, de l’âge et des prières, les cannibales – après avoir décrit leurs coutumes bien différente des nôtres.

«  Tout cela n’est pas si mal : mais quoi, ils ne portent pas de haut-de-chausses ! »

« Nous prions par usage et par coutume, ou, pour mieux dire, nous lisons ou prononçons nos prières. Ce n’est enfin que mine. Et me déplaît de voir faire trois signes de croix au bénédicité, autant de grâce, et cependant, toutes les autres heures du jour, les voir occupées à la haine, l’avarice, l’injustice. »

Livre 2 ou il évoque souvent son père Pierre de Montaigne et ou le chapitre « Apologie de Raymond Sebon » occupe quelques 120 pages… Beaucoup d’épées entourent un Montaigne enclin à la modération. Il est croyant certes mais à sa façon, et tolérant par conscience de la faiblesse du jugement humain.

Montaigne a traduit le livre du théologien Raymond Sebon, « ne pouvant rien refuser au commandement du meilleur des pères qui fut jamais », où ce médecin, théologien, philosophe catalan entreprend de réconcilier foi et raison. En lisant cet essai, il est important de bien considérer l’époque. Montaigne l’a écrit à partir de 1580, soit 8 ans après le massacre de la Saint-Barthélemy et alors que les guerres de religions entre catholiques et protestants embrasent le pays depuis 1562 et se poursuivront bien après, jusqu’en 1598. A cette date historique, l’Edit de Nantes instaure, pour 87 ans, la naissance d’une certaine tolérance en Europe, et c’est déjà ça, après un siècle sanglant et tourmenté.

Montaigne dans cet essai développe un scepticisme, un relativisme de toute chose qui lui a été souvent reproché car il ne prend pas vraiment parti pour un camp ou l’autre, pour une secte ou une autre comme il nomme les différents courants philosophiques (et religieux?) depuis l’antiquité. Je pense qu’en introduisant le doute face aux certitudes absolues des camps en présence, face à l’intolérance du pouvoir catholique seul détenteur du vrai depuis des siècles, il a réussi à tracer un nouveau chemin vers la raison. Jusqu’à Montaigne, la pensée devait être dans la norme. Après Montaigne la raison humaine pourra être explorée et d’autres viendront tel René Descartes, reprenant le flambeau et créant de nouveaux espaces de liberté.

Pouvait-il, en pleine guerre de religion, même s’il l’avait voulu, ce qui est bien difficile à savoir, attaquer de front un camp ou un autre alors même qu’il était magistrat, bien installé dans l’élite et côtoyant le pouvoir ne place?

Ses arguments sont complexes, quelquefois obscurs, ils vont dans un sens puis dans un autre, mais n’est-ce pas cela l’art de réfléchir, de disserter ? Il reste des passages très critiques sur la religion telle qu’elle est à son époque.

« Les hommes y sont conducteurs et s’y servent de la religion; ce devrait être tout le contraire. »… « Notre religion est faite pour extirper les vices : elle les couvre, les nourrit, les incite. »

Les arguments d’apologie me semblent moins nombreux et de l’ordre d’un état de fait (état de nature dont l’homme ne peut appréhender l’origine) qu’il faut accepter car facteur d’ordre dans la société.

« De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle-là me semble avoir eu plus de vraisemblance et plus d’excuse qui reconnaissait Dieu comme une puissance incompréhensible, origine et conservatrice de toute choses, toute bonté, toute perfection… »

Cet essai à partir d’un livre obscur même à l’époque de Montaigne est très vite l’opportunité pour l’auteur de digressions dans tous les domaines comme il à l’art de le faire dans tous les Essais.

« Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, je saurais volontiers (j’aimerais savoir) si nous en voulons servir pour argument de quelque prérogative ou, au rebours, pour témoignage de notre imbécilité (faiblesse) ou imperfection ; comme de vrai, la science de nous entre-défaire et entretuer, de ruiner et perdre notre propre espèce, il semble qu’elle n’a pas beaucoup de quoi se faire désirer aux bêtes qui ne l’ont pas. »

« … qu’il se trouve plus de différence de tel homme à tel homme que de tel animal à tel homme. »… « Tout ce qui nous semble étrange, nous le condamnons, et ce que nous n’entendons pas : comme il nous advient au jugement que nous faisons des bêtes. »… « Les bêtes nous montrent assez combien l’agitation de notre esprit nous apporte de maladies. »

Je trouve qu’à l’époque, et vu la position de Michel de Montaigne, sa philosophie est tout à fait courageuse et novatrice, d’ailleurs elle lui vaudra rapidement quelques ennuis de la part du pouvoir ecclésiastique.

Il cite Cicéron et fait sienne ses paroles :

« Il faut parler mais ne rien affirmer ; je serai toujours curieux de tout, doutant souvent, et toujours me défiant de moi-même. »

L’auteur présente ses essais comme une introspection mais on devine bien que c’est tout à fait l’inverse que souhaite profondément Montaigne. Il sait bien que l’intolérance est du côté des « sectes » qu’il veut convaincre de la nécessité du doute afin d’apaiser les conflits qui durent depuis un demi-siècle. Proche de Charles IX et ensuite De Henri III, Henri de Navarre… Il est catholique au sein des terres huguenotes mais réussit de façon improbable et courageuse à se faire juge prudent des deux camps. Il sera diplomate dans les conflits en cours…

« Vaut-il pas mieux se tenir hors de cette mêlée ? » En pleine guerre de religion, guerre civile en fait, le conseil est judicieux…

La lecture est assez difficile malgré la ponctuation et l’orthographe moderne, malgré la traduction des citations… Mais la poésie et l’écriture élégante de Montaigne vient récompenser le lecteur à chaque page :

« Et Zénon avait raison de dire que la voix était la fleur de la beauté. »

« Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’espérer enjamber plus que l’étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. »

Mais encore de belles pages, dans ce livre 2, sur l’ivrognerie, la mort, la cruauté, la conscience, les enfants :

« Quand je pourrais me faire craindre, j’aimerais encore mieux me faire aimer. »

Il peut être dur avec les femmes « notre Montaigne », épousant l’air du temps :

« Car cet appétit déréglé quelles ont du temps de leur groisses (grossesses), elles l’ont en l’âme en tout temps. »

Livre 3 avec des réflexions plus personnelles et qui donne une bonne idée  des valeurs et interrogations de cet auteur majeur, valeurs qui en retour nous interrogent nous, quelques siècles plus tard, beaucoup de choses restant d’une pleine actualité. Il est à l’origine du célèbre  « Que sais-je ? », et le doute ne le place pas en grande estime avec la religion.

Il se fait volontiers briseur de tabou quand il parle de sexualité :

« Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne et pour l’exclure des propos sérieux et réglés ? Nous prononçons hardiment : tuer, dérober, trahir ; et cela nous n’oserions qu’entre les dents ? »

Et de belles pages sur la conversation, la vanité, les boiteux…

Montaigne entend servir l’homme, l’aider à vivre, réconcilier foi et raison. En se retirant dans sa propriété familiale à Montaigne, il donne une chance aux hommes d’aller vers plus de raison. En cela il préfigure déjà ce que sera l’avenir avec « Le siècle des lumières » et la révolution française. Mais le chemin est encore long et tous ne sont prêts pour remettre en cause les saintes certitudes : les essais seront tolérés par l’Eglise avant d’être mis à l’index en 1676.

* Claude Pinganaud est à l’origine avec Jean-Claude Guillebaud de cette belle maison d’édition, Arléa, dont le nom est un mot valise, reprise du nom des filles de Guillebaud, Ariane et Léa. Charmant, non ?

Notes avis Bibliofeel avril 2019, Montaigne, Les Essais

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