Pascal MARTIN, Va manger tes morts

Éditions JIGAL POLAR, paru en SEPTEMBRE 2021

232 pages

Bon… le titre n’est pas engageant… Mais ma libraire m’a si bien recommandé ce polar que je l’ai pris et lu dans la foulée pour profiter de cette IMMENSE BOUFFÉE D’OXYGÈNE, celle promise sur la couverture. J’ai trouvé dans ce roman atypique : adrénaline, inventivité de l’écriture, surprise d’un scénario qui détonne, énorme cri d’espoir et de liberté. De l’oxygène à pleins poumons !

Le titre ? Une simple référence à une expression gitane, l’insulte suprême pour un Gitan, celle que l’on envoie à la figure de celui qui renie ses ancêtres. Romane, la passionaria manouche déjantée du récit, l’utilise souvent quand elle dégage du terrain les brutes qui ont massacré son enfance, lorsqu’elle vivait dans le camp des Savic. Ne pas chercher ici une étude fine sur la communauté des gens du voyage… Il y a deux clans ennemis, celui des Savic et celui des roumains, tirant leur revenu d’un catalogue de délits allant de la mendicité jusqu’à la vente d’arme.

Rio Capo Ortega est un agent de la société ALFA, Agence de Lutte contre les Fraudes à l’Assurance. Il vérifie s’il n’y a pas tricherie et si le lésé a bien droit à des indemnités. Oui, ça existe ce type d’enquêteur, j’en ai rencontré un une fois, qui était également un gentil garçon. J’espère qu’il n’a pas connu une destinée aussi mouvementée ! Célibataire, Rio mène une vie sans surprise, parfaitement ennuyeuse mais qui lui convient. La seule aventure qu’il se permet est de trouver un nouveau restaurant le vendredi soir.

La rencontre de Rio et de Romane n’a rien de conventionnel. Jugez-en ! Il dîne dans ce nouveau restaurant alors qu’à la table d’à côté est installé un homme plutôt âgé et une jeune femme. L’homme frappe celle-ci à plusieurs reprises. Il s’agit de l’héroïne du livre, Romane, que le lecteur va suivre à partir de ce moment fondateur. Rio s’interpose timidement « Excusez-moi, monsieur, je me mêle de ce qui ne me regarde pas mais on ne frappe pas une femme comme ça ». Aussitôt l’homme se lève et le bouscule violemment. Romane sort un révolver, abat l’homme puis entraîne Rio dans les rues. En quelques minutes la vie bien réglée de l’enquêteur d’assurance prend un tour imprévu. Un couple improbable se forme. Va-t-il la dénoncer et reprendre sa vie d’avant, continuer à être sous la coupe de mademoiselle Dercourt, celle qui, au retour de ses missions professionnelles, épluche ses notes de frais avec suspicion ? Ou bien va-t-il se retrouver en cavale comme Bonnie and Clyde ?

« Aller trouver les flics, bien sûr que c’était ce qu’il devait faire… Il en était tellement persuadé qu’il passa devant le commissariat sans s’en apercevoir. »

Est-il vraiment l’otage de Romane lorsqu’ils se réfugient dans son appartement ? Rio est vite subjugué. Elle est jeune, belle et il a tout d’un coup le sentiment d’exister. Ils sont pistés par les schmitts. Les schmitts ce sont les policiers. Rio et le lecteur également, vont devoir s’habituer au sabir gitan qu’elle emploie. Cela reste facile à comprendre et colore parfaitement le récit comme le « va criave tes moulos », traduit dans le titre. Pas besoin de lexique comme dans certains livres et en plus les expressions fleuries, grivoises passeront plus facilement pour certains. Et ils sont vraiment michto, Romane et Rio…

« Au fil du temps, Rio s’était habitué aux répliques nébuleuses de Romane. Il ne comprenait pas toujours ce qu’elle disait, ni le sens des mots qu’elle employait, mais on peut aimer la musique d’une chanson sans en comprendre les paroles. Elle parlait un drôle de sabir, un mélange du langage des jeunes d’aujourd’hui et de mots gitans. Un charabia qui lui ressemblait. »

J’aime beaucoup les récits qui intègrent ainsi la parole de l’autre dans sa langue à lui. Je trouve que cela raconte quelque chose de la rencontre, de la confrontation avec une culture nouvelle vers laquelle il faut faire l’effort d’aller. Je pense ainsi, par exemple, au roman Les mots étrangers de Vassilis Alexakis, lui qui écrit si justement : « Les mots étrangers ont du cœur. Ils sont émus par la plus modeste phrase que vous écrivez dans leur langue, et tant pis si elle est pleine de fautes. »

Un récit court, concentré, rythmé jusqu’à la page finale, peu littéraire mais exprimant bien l’urgence de la fuite et le désir de vivre, communicatif, de la jeune femme, sorte de MeToo gitan – version polar bien sûr… La vie actuelle, Facebook, les sugar babies sont aussi du voyage, indiquant un auteur instillant du fond derrière le divertissement. Pour moi, la révélation d’un petit chef-d’œuvre dans le genre. Merci à cette jeune libraire de m’avoir mis dans les mains ce roman devenu, après une lecture enfiévrée ponctuée d’éclats de rire, un de mes essentiels, de ceux que je suis ravi de chroniquer.

Pascal Martin est un journaliste et écrivain français né le 7 décembre 1952 en Seine-et-Oise et mort le 30 juillet 2020 au Porge (Gironde). Il a eu de multiples vies, de quoi alimenter sa plume. Il a parcouru le monde, réalisant des enquêtes pour la télévision sur des sujets variés : la guerre à Beyrouth, le trafic de squelettes à Calcutta, l’arrivée au pouvoir de Khomeini. Il a collaboré pendant une dizaine d’années à Envoyé Spécial. En 2015, il lance sa série de livres Le monde selon Cobus. Depuis 2017 il s’était essayé au polar : La reine noire, L’affaire Perceval. Un peu plus d’un an après sa disparition, les éditions Jigal publient son dernier titre : un pied de nez à la mort et jusqu’au bout une révérence à la liberté. Chapeau l’artiste !

Notes avis Bibliofeel décembre 2021, Pascal Martin, Va manger tes morts

13 commentaires sur “Pascal MARTIN, Va manger tes morts

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