Lydie SALVAYRE, Marcher jusqu’au soir, Ma nuit au Musée

Édition Stock, collection ma nuit au musée, publié en avril 2019

C’est à la fois un livre d’introspection, un essai, un roman d’aventure, une thérapie personnelle mais on est très loin du bavardage ! Encore un livre bien inclassable, ce qui n’enlève rien à son charme, bien au contraire.

Un grand écrivain passe une nuit seule au Musée en compagnie de deux géants de l’art, Giacometti et Picasso et écrit suite à cette expérience un livre fort et sans tabou !

Voici une artiste qui ne mâche pas ses mots même si on parle d’écrits ! Elle avait été récompensée d’un très beau prix Goncourt 2014, pour avoir décidé de ne « Pas pleurer », voir article de ce blog en mai 2019, A ce stade de sa vie et alors qu’elle a mené, quelques années auparavant, un combat contre le cancer, Lydie SALVAYRE passe des larmes retenues à une terrible colère. On a ici un livre choc, très stimulant et qui confirme le talent de cette auteure.

Plusieurs thèmes m’ont intéressé : L’argument est très fort : qu’est-ce que l’art, à quoi sert-il ? Et au bénéfice de qui ? Pour y réfléchir Lydie SALVAYRE se fait enfermer toute une nuit au musée Picasso lors de l’exposition Picasso-Giacometti, à côté de la sculpture « L’homme qui marche ». La description de cette œuvre célèbre vaut en soit la lecture : « D’une infinie vulnérabilité. Aussi fragile qu’une herbe qu’une brindille. Aussi désarmé. Aussi rien. » Plusieurs pages magnifiques avec ce long développement halluciné : « Et cependant marchant, marchant, marchant, marchant, marchant, continuant de marcher, continuant bravement de marcher et de regarder droit devant, continuant de marcher d’un grand pas, sans flancher, continuant de marcher dans un univers de décombres, malgré le non-sens, malgré le peu d’espoir […]. »

Elle confronte deux personnalités totalement opposées. Alberto Giacometti, le taciturne, jamais satisfait de sa production et détruisant très souvent : « Giacometti voyait peut-être dans ces échecs une forme d’élégance aristocratique dans un monde où la gagne la plus vulgaire commençait à prévaloir sur tout le reste. » Picasso, était tout autre, être solaire, créateur à l’égal de Dieu « car Picasso voulait gagner sur la mort qu’il tenait dans un mépris total. Et cela me plaisait. Il disait La mort est inadmissible. La mort n’est en rien une aventure, c’est une mauvaise rencontre qui finit toujours mal. »

On aborde par ce récit assez court la sociologie et la philosophie de l’art. « L’art ne pouvait rien, en somme, contre le fait que vivre faisait mal. » Elle pense que l’art ne peut pas guérir de la laideur ni sauver le monde mais peut quand même nous aider à voir la beauté. Elle accuse les musées de vouloir nous convaincre que les œuvres d’art sont hors du temps et des idéologies et hors du monde. Il est vrai que dans beaucoup de musées on a pléthore d’œuvres mais pas souvent l’essentiel : pouvoir les analyser dans leur contexte. Il faut voir tel ou tel tableau, tel peintre à la mode pour dire je l’ai vu, pour se donner de la valeur mais où est la valeur collective dans tout ça ? Un art « parfaitement inoffensif, parfaitement bien élevé et parfaitement conforme à l’ordre régnant. »

Le style m’a aussi fortement impressionné. Lydie Salvayre adore visiblement surprendre car après avoir créé le fragnol, mélange de catalan et de français de ses parents émigrés après fuit le régime dictatorial de Franco, elle invente ici un nouveau style en mélangeant une langue française limpide et soutenue avec une langue triviale, voire vulgaire. Elle exprime ainsi sa colère de l’hypocrisie de l’art, s’adressant à tous en principe mais, en réalité, dominé par des partis-pris de classe, pour résumé rapidement. Et aussi les forces internes qui sont en lutte chez elle, entre son origine modeste (ce qui vaut de beaux développements autour de cette expression) et sa notoriété qui lui ouvre les plus belles portes actuellement.

L’amour du jeu avec les mots et leur sonorité lui fait retranscrire intégralement un texte très réjouissant du Pantagruel de Rabelais : « Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui contrefaisait le langage français. » Pantagruel pose des questions simples à l’étudiant qui lui répond dans une langue en partie inventée mais dont on devine en grande partie le sens, une langue au rythme et à la saveur toujours inégalée. J’en donne juste un petit passage : « Tu viens donc de Paris, dit Pantagruel. Et à quoi passer vous votre temps, vous autres messires les étudiants, à Paris ? L’écolier lui répondit : Nous transfrétons la Séquane au dilicule et au crépuscule ; nous déambulons par les compites et les quadrivies de l’urbe ; nous despumons la verbocination latiale, et, comme verisimiles amorabonds, captons la bénévolence de l’omnijuge, omniforme et omnigène sexe féminin. » J’ai cherché à traduire mais sans résultat probant, c’est beau et on comprend à peu près le sens par le rythme lui-même et les quelques mots non ésotériques, c’est bien l’essentiel !

J’ai apprécié le mouvement entre les longs développements et les phrases très courtes avec retour à la ligne systématique (mais aussi retour à la ligne en milieu de paragraphe après virgule). La ponctuation est très libre : « Giacometti était-il un saint ? me demandai-je juste après m’être fait cette remarque. » Efficace, je trouve ! On a souvent dans ce livre un type d’orthographe propre à affoler les correcteurs automatiques et c’est tant mieux ! Petite victoire de l’humain sur la machine.  

Un livre sombre par bien des côtés d’une artiste sous chimio et qui se pose des questions existentielles, que chacun a ou aura à se poser un jour ou l’autre ? Sa raison de vivre c’est réfléchir et écrire, elle ne peut pas faire autre chose. C’est sa manière à elle de marcher, marcher, marcher, marcher… En gardant la tête haute, sans flancher, comme « l’Homme qui Marche » d’Alberto Giacometti.

Cette nouvelle collection « Ma nuit au musée » des éditions Stock est déjà riche de 2 titres puisqu’est paru auparavant en 2018 « Le peintre dévorant la femme » de Kamel Daoud. Le hasard a fait que j’ai acheté le même jour « Marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvayre et « Meursault contre-enquête » de Kamel Daoud (formidable roman à partir des personnages de « l’Etranger » de Albert Camus).

Pour en savoir plus sur cette auteure bien singulière dans la littérature actuelle, je conseille d’aller voir la vidéo suivante : https://www.babelio.com/auteur/Lydie-Salvayre/3145

Notes avis Bibliofeel août 2019, Lydie SALVAYRE, Marcher jusqu’au soir, Ma nuit au musée

6 commentaires sur “Lydie SALVAYRE, Marcher jusqu’au soir, Ma nuit au Musée

  1. je fais partie des lectrices qui ont beaucoup apprécié ce livre. L’homme qui marche me fascine déjà au départ et sa réflexion m’a vraiment plu.
    Inutile de dire que j’ai découvert cette auteure avec « Pas pleurer » et le fragnol que j’ai adoré:-)
    j’avais zappé « La puissance des mouches « 

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    1. Et aussi  » Les belles âmes « , livre ou Lydie Salvayre fait preuve de beaucoup d’humour tout en brossant un tableau assez exact selon moi d’un certain type de tourisme. Bonnes lectures et bonne journée

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