Eric VUILLARD, 14 juillet

Paru chez Actes Sud en août 2016

Illustration de la jaquette : Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple (détail), 1830, sur fond de fleurs de Bignone ou Trompette de Virginie ou encore Jasmin de Virginie ou Jasmin-trompette ou Trompette de Jéricho…

La prise de la Bastille a été racontée maintes fois… par ceux qui n’y étaient pas. On nous récite son histoire telle qu’elle fut écrite par les notables, depuis l’Hôtel de ville. L’originalité d’Eric Vuillard est de reprendre ces évènements du point de vue des révoltés. Un livre ardent, où notre fête nationale retrouve sa grandeur tumultueuse. Encore un très beau livre de la collection Actes Sud, écrit par un auteur passionnant, de par les thèmes originaux abordés – voir « Tristesse de la terre » ou « l’ordre du jour » , de par l’angle d’approche renouvelé, de par son écriture incandescente.

« Mais on ne nous raconte jamais ces pauvres filles venues de Sologne ou de Picardie, toutes ces jolies femmes mordues par la misère et parties en malle-poste, avec un simple ballot de frusques. »

Du 23 au 28 avril 1789, les émeutes rue de Montreuil font des centaines de morts, les gendarmes tirant dans la foule. Le 28 avril serait la journée la plus meurtrière de la Révolution française. Eric Vuillard nous emmène avec les émeutiers envahir la Folie Titon, ce palais au luxe inouï (« une Folie » dont l’occupant n’avait pas honte, le nom sonnant comme une provocation), occupée par Jean-Baptiste Réveillon, le propriétaire de la manufacture royale de papiers peints (très à la mode et alors en plein essor). L’écriture de l’auteur se grise de la découverte brutale de toutes ces richesses pour des gens du peuple qui manquent de pain après un hiver particulièrement glacial :

« On fracassa les becs de verre sur les marches du palais et l’on but, cul sec, les plus grands crus, s’ensanglantant la gueule. Que c’était bon ! il n’y a rien de mieux que siffler d’une traite un vin à mille livres, picoler du château-margaux à la régalade. Le gazomètre bien rempli, on se releva avec des godasses à bascule, la cervelle en terrine, démâtés, portant des lunettes en peau de saucisson et chicorant comme des vaches. »

Le 11 juillet les gardes-françaises, régiments chargés de la protection du roi, se rallient à la foule contre les soldats qui se retirent… Barricades, incendies des octrois… On sait tous ce qu’il advient ce 14 juillet 1789, la Bastille est assiégée par des foules considérables que plus rien n’arrête. Eric Vuillard nous immerge dans cette prise et ce saccage de la Bastille. L’Histoire a laissé quelques chiffres et une liste : le compte est de 98 morts parmi les assaillants, 1 mort du côté des gardes et la liste officielle des vainqueurs de la Bastille comporte 954 noms.

S’ensuit l’allégresse générale dans Paris, celle-ci ayant réussi à survivre jusqu’à nous à travers les bals populaires du 14 juillet, commémoration de cette joie d’un futur réinventé par la population elle-même. L’évènement est considérable et pose les fondations de la République à venir. Après bien des soubresauts, la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » s’inscrit durablement dans l’imaginaire collectif.   

Julien Déniel, « 14 juillet » dans l’album « A monter soi-même » 2009

L’écriture est admirable mais j’ai dû aller chercher la signification de bien des termes obscurs ou, je pense, inventés pour l’occasion. Cela donne un côté épique, sorte de « chanson de geste », exposant avec grandiloquence l’exploit guerrier passé. L’effet est saisissant si on accepte de mettre en avant cette musique des mots.  

L’auteur a pris le pari de faire revivre des participants issus de la foule dont on ne connaît pratiquement rien. Il s’agit des vraies gens exhumés de l’oubli à travers certaines archives de la police et d’une liste des « vainqueurs de la Bastille ». A partir des noms découverts sur ces listes, repris dans ce livre, l’auteur recrée un déroulement vraisemblable, mais sans se faire trop d’illusion :

« Il faut écrire ce qu’on ignore. Au fond, le 14 juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous avons sont empesés ou lacunaires. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. Et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit. Il faut le supputer du nombre, de ce que l’on sait de la taverne ou du trimard, des fonds de poche et du patois des choses, liards froissés, croûtons de pain. »

C’est un livre très dense qui pose la question de l’histoire telle qu’elle se fait, telle qu’elle s’écrit, telle qu’elle se transmet. A une époque où les questions sont de nouveau posées quant au besoin d’une autre répartition des richesses et des pouvoirs dans notre société, il était utile de raconter cette irruption soudaine du peuple sur la scène du monde. En cette année troublée par la pandémie, quel 14 juillet va-t-on avoir ? Est-ce important de conserver la mémoire de ces temps porteurs de destin ? Julien Déniel dit, dans cette chanson, beaucoup sur les symboles du 14 juillet : malgré le temps qui passe et l’âpre bataille pour couper la fête nationale de ses origines, les feux d’artifices, les pétards, les lampions portés par la foule restent bien une réminiscence de temps historiques de basculement… Bon 14 juillet à toutes et tous !

Notes avis Bibliofeel,  juillet 2020, Eric Vuillard, 14 juillet

16 commentaires sur “Eric VUILLARD, 14 juillet

  1. Merci beaucoup pour cette chronique. Qui m’a donné envie de lire ce livre servi par une plume admirable ( en effet le peu que j’ai lu nous emporte allègrement. Prometteur). Et d’être, toute lectrice que je suis, du côté, que dis-je avec ceux qui étaient « au front » me réjouis.

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    1. Je comprends. Le sujet est clivant depuis… le 14 juillet 1789 ! Et j’ai eu un peu de mal avec ce livre d’Éric Vuillard au style tout à fait différent de ses autres livres. Après quelques temps je me suis aperçu qu’il m’avait marqué durablement. Merci pour ta lecture et échange !

      Aimé par 1 personne

    1. Je comprends. Il m’a fallu un temps d’adaptation et pourtant j’avais lu plusieurs livres de cet auteur. Écrire la prise de la Bastille vue du côté des insurgés était une sacré gageure… C’est un livre qu’on abandonne très vite ou bien qui prend sa place, et qu’on parcours de temps en temps. Merci pour ton commentaire.

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