Gérard CHALIAND, Feu nomade et autres poèmes

Préface de Claude Burgelin

Editions NRF Poésie/Gallimard

Paru en octobre 2016

J’ai été attiré vers ce recueil après avoir lu une chronique sur l’excellent blog culturel « La Bouche à Oreilles ». Je trouve le titre Feu nomade envoûtant. Un titre merveilleux, le feu évoque la lumière, la réflexion, mais aussi la sorcellerie, la guerre, les cendres, la poussière. Nomade représente la liberté, les grands espaces, également la vie au jour le jour, l’errance. Gérard Chaliand est ce personnage ambigu, fait d’ombre et de lumière. Il a parcouru le monde comme peu d’hommes l’ont fait, épousant les conflits des autres, misant sa vie et la jetant incandescente dans ses mots, cherchant l’âme des hommes et nous livrant la sienne.

La marche têtue

J’y ai vu la marche de l’homme, depuis le début des civilisations. J’y ai vu le souvenir plus intime de son passé, celui de sa famille. Est-ce une sorte d’exorcisme de son enfance, avec des parents ayant dû fuir l’Arménie suite aux massacres ottomans après la première guerre mondiale ?

« J’étais à Babylone en des temps moins anciens / j’ai transporté la terre des jardins suspendus / j’en ai bu la poussière j’en ai pesé la graine / et le couteau du temps me déchirait les yeux »

Et plus loin, ces mots étonnants :

« J’ai marché pendant des siècles séparé de moi-même ».

« Terre ma terre / je coule ton sable dans ma main / et comme les doigts / je chante tes cinq continents / De ma bouche à mes yeux je vous donne tous mes sens / rives des Amériques / tous mes jours pour l’Europe mes nuits pour l’Afrique / mon enfance à l’Asie. / Terre ma terre / d’être souvent tombé sans relever la tête / je sens battre ton pouls et ton cœur est unique / il n’a pas de couleur / il bat. »

Les couteaux dans le sable

André Breton, dans une lettre adressée à l’auteur en date du 25 novembre 1959,reproduite en fin de volume, écrit qu’il a trouvé là un des plus beaux poèmes d’amour du temps. Voici la fin de ce poème :

«  Je t’aime la gorge nouée aux fibres de l’été / chaque aube m’éveille tes yeux au fond de mon regard/ ma femme heureuse jusqu’au bord des paupières. / Nos rires feront trembler des miroirs d’eau légère. »

Feu nomade – dédié à son père.

Cette magnifique série de poèmes, publiée en 1970, sonne comme un bilan sans regret du chemin amer parcouru et de la volonté intacte, farouche, d’aller de l’avant.

« Je n’ai pas misé ma vie à demi / j’ai tout jeté dans la balance / j’ai bu à toutes les fontaines du chemin / plus que mon dû et j’ai couvert plus de chemins. / J’irai jusqu’à tomber d’un seul coup / feu nomade, de la nuit à la nuit. »

Cavalier seul

L’auteur est-il ce cavalier seul qui confie au feu des mots les images fulgurantes captées au cours de ces années d’aventures sur les cinq continents ? Viêt Nam sous les bombes, les jardins de Ghardaïa, la Guinée-Bissau, Los Angeles, Cap-Vert, La Havane, Istanbul, Tel Aviv, le Québec, Bagdad… A 36 ans, quand il écrit ces vers, il a fait l’expérience du savoir, de l’amertume qui l’accompagne, et de la fascination – répulsion de ce qu’il a vu. Ces poèmes possèdent le pouvoir d’incantation des chamans !

« Nous appartenons à une espèce singulière, / la plus meurtrière de l’univers, / mais la plus créatrice, / s’émerveillant d’elle-même et se chérissant / au point de ne pas consentir à tout à fait se perdre / et disparaître. »

Saga si lointaine

Il écrit 12 chants d’une intensité rare sur les thèmes qui parcourent sa vie, ses poèmes : Au commencement, L’apparition, Cette longue marche, Les dieux « On meurt beaucoup ici, à cause de l’au-delà. », Les terreurs, Les fléaux et les plaies, Les femmes, La vengeance…

« Certains sont enterrés avec leurs femmes et leur cheval / Ils terrorisent. / Ils s’entourent d’eunuques et de muets, / afin de tout contrôler jusqu’au silence. » Extrait du chant Ceux qui règnent.

« Les stratèges avisés œuvrent pour une paix féconde. » Extrait du chant intitulé La guerre.

« Le besoin de beauté est notre pan de ciel / inspiré par le malheur et la mort. » Extrait du chant intitulé La beauté.

« Je suis présent / depuis les premières bêtes conjurées dans les grottes. / Comment saisir ta charge, taureau, / afin que je l’emporte ? » Extrait du chant intitulé Maintenant.

Gérard Chaliand est né à Bruxelles en 1934, de parents exilés d’Arménie pour échapper au génocide arménien. A 18 ans il passe 6 mois en Algérie. De retour en France, il s’inscrit à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, étudie l’histoire, le russe, l’arabe, puis enchaîne sur un doctorat en sociologie politique. Il deviendra un grand aventurier, bourlingueur infatigable, « observateur-participant » sur toutes les lignes de front et les maquis, en Afrique noire, au Sénégal, au Mali, en Guinée Bissau, au nord-Vietnam, en Colombie, en Palestine, au Cachemire, aux Philippines, en Irak, avec les Kurdes… Une expérience incroyable dont on retrouve l’intensité dans ses poèmes. Et c’est cet homme-là qui est devenu un grand spécialiste en géopolitique, publiant une vingtaine d’ouvrages géopolitiques de référence, donnant des cours… Il a 87 ans aujourd’hui, une œuvre immense et participait encore en 2020 à des conférences.

Notes avis Bibliofeel mars 2021, Gérard Chaliand, Feu nomade et autres poèmes

8 commentaires sur “Gérard CHALIAND, Feu nomade et autres poèmes

  1. Merci pour ce partage. Il a peut-être tout donné dans ces poèmes là. La poésie authentique sort des trippes, de l’âme blessée ou enchantée. Les mots eux ne sortent qu’une fois .
    Sinon, ce passage m’a une nouvelle fois interpellé sur ce qu’on appelle « les humains »:
    « Certains sont enterrés avec leurs femmes et leur cheval / Ils terrorisent. / Ils s’entourent d’eunuques et de muets, / afin de toit contrôler jusqu’au silence. » Extrait du chant Ceux qui règnent.
    Bien à toi.
    Alan

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