Claude SIMON, La route des Flandres

Postface de Lucien Dällenbach

Éditions de Minuit, janvier 1986

320 pages


« […] les yeux grands ouverts dans le noir, presque insensible maintenant (les étriers déchaussés, penché à présent sur le pommeau, les deux jambes passées par-dessus les sacoches pour soulager les genoux, se laissant ballotter comme un paquet) il croyait entendre tous les chevaux, les hommes, les wagons en train de piétiner ou de rouler en aveugles dans cette même nuit, cette même encre, sans savoir vers où ni vers quoi, le vieux et inusable monde tout entier frémissant, grouillant et résonnant dans les ténèbres comme une creuse boule de bronze avec un catastrophique bruit de métal entrechoqué, […] »

Le Nouveau Roman a été un moment particulier où le désir d’expérimenter était devenu impératif comme pour exorciser les deux grandes guerres mondiales et leur cortège de souffrances enracinées dans les consciences. Claude Simon se situe dans ce tâtonnement des mots dans l’obscurité idéologique des années 1960, date de la première parution de ce roman.

Il me fallait revenir un jour à Claude Simon, avec L’herbe, et surtout La route des Flandres que j’avais lus en ressentant l’envoûtement sans comprendre la véritable portée du texte… La deuxième lecture me permet d’accéder à l’inouï d’une œuvre tenant du chef-d’œuvre. J’ai lu que des drogues peuvent créer des rêves parcourant des dizaines d’années, c’est ce qu’on expérimente ici par la lecture – d’une certaine manière – sans effet nuisible pour la santé, bien au contraire… Aucune fumée hallucinatoire mais des phrases qui se vaporisent dans la conscience (si on accepte le voyage quelquefois assez déstabilisant…) pour remonter le temps, s’immerger directement dans d’autres vies, d’autres époques. Jamais aucun livre ne m’a semblé si apte à approcher la tragique réalité des hommes embarqués dans la guerre et ses désastres, ici à travers les réminiscences de batailles contre les espagnols lors de la Convention (évocations de l’ancêtre de Reixach) et aussi à travers un de ses descendants, capitaine à cheval fuyant sur les chemins l’avance allemande victorieuse, de nuit sous la pluie, dans la retraite de mai 1940, aussi avec l’histoire d’amour vécue, rêvée ? avant et après la guerre, là où toutes les cartes sont rebattues.

A lire d’une traite ou avec le moins de coupures possibles car reprendre n’est pas simple. Qui parle ? Georges, Blum ou Iglésias ? De quel épisode ? Celui des cavaliers, où celui de la vie d’avant, où le capitaine de Reixach et sa jeune femme Corinne, leur jockey Iglésias (amant de Corinne – rival du mari dans le civil, aide de camp à la guerre), de leur passion commune pour les chevaux, ou bien du trajet de Georges, Blum dans le train vers un camp de prisonnier ? Il paraît que Claude Simon utilisait des fils de couleurs pour s’orienter dans les différents récits imbriqués de façon complexe…

Les Doors « Riders on the storm » pour l’ambiance parfaitement restituée par Claude Simon de cavaliers sous « la pluie de l’Histoire humaine »

La thématique du cheval est présente tout au long du roman, reliant chacun des récits particuliers : chevaux des soldats dans leur retraite, chevaux de courses du couple Corinne – de Reixach et de leur jockey Iglésias. J’inclus les pages de la course hippique, où de Reixach veut monter lui-même l’impétueuse jument alezane, dans les plus belles pages qu’il m’ait été donné de lire ! Arrêt sur image, ralenti interminable décomposant d’infimes mouvements qui ont pourtant lieu dans une course à pleine allure, couleurs, sons, réminiscences imbriquées, tout concours à une expérience hors du commun, musique de mots, virtuosité d’un auteur repoussant les limites littéraires.

Ce roman avait pour premier titre « Description fragmentaire d’un désastre ». Expression par l’écrivain de la guerre fractionnant la pensée. Véritable patchwork – frôlant l’abstraction parfois – d’éléments juxtaposés pour leurs qualités esthétiques. Une écriture en continu – à scander comme du rap ? – usant d’abondance de participes passés, de métaphores, du je au il, de phrases laissées en suspend, de passages mystérieux… dans un repos impossible, une quête de sens sans issue : le capitaine s’est-il laissé abattre à cause d’un amour trahi par Corinne ? Georges retrouvera à son retour Corinne pour tenter de faire coïncider les fantasmes avec une réalité fuyante. Peut-il y parvenir et l’écrivain à travers lui ?

Ma deuxième lecture a été la bonne, celle où on goûte le pouvoir immense des mots même quand l’auteur prétend les disperser. Des thèmes d’une richesse inouïe, rapports de classe, trivialité des hommes dans la guerre et pas seulement… Un livre qui, par la richesse complexe de la langue – véritable claque au « Big Brother de 1984 » et l’appauvrissement de sens souvent de mise actuellement –, est à lire et à relire, à savourer pour l’imaginaire offert et sa place particulière dans l’histoire de l’écrit.

Claude Simon est né en 1913 et mort en 2005. Son roman La route des Flandres contient des éléments autobiographiques. Son père était capitaine d’infanterie (figure du père dans ce capitaine de Reixach fantomatique?). La passion de Claude Simon pour la peinture se retrouve dans son écriture très particulière. Il a été prisonnier (comme Georges et Blum du roman) durant la seconde guerre mondiale avant de s’évader et de s’engager dans la Résistance. Il a participé à la rédaction du Manifeste du Nouveau Roman publié dans la revue Esprit en 1958. Prix Médicis en 1967 pour « Histoire », prix Nobel de littérature en 1985 pour l’ensemble de son œuvre. Il est pour moi un de nos très grands écrivains, certainement trop méconnu… Savez-vous que son prix Nobel avait déclenché un tollé dans les milieux conservateurs ? Cela n’a pas beaucoup changé quand on voit les réactions hargneuses au prix Nobel de littérature décerné cette année à Annie Ernaux. On ne sort pas comme cela des schémas narratifs préconçus qui ont l’avantage d’être efficaces et rassurants, qui ne font pas de vagues trop importantes.

Quelle place occupe le nouveau roman dans vos souvenirs de lecture, dans vos lectures actuelles ?

Extrait (il est impossible de citer des phrases complètes, les points finaux étant pratiquement inexistants)  :

« Et son père parlant toujours, comme pour lui-même, parlant de ce comment s’appelait-il philosophe qui a dit que l’homme ne connaissait que deux moyens de s’approprier ce qui appartient aux autres, la guerre et le commerce, et qu’il choisissait en général tout d’abord le premier parce qu’il lui paraissait le plus facile et le plus rapide et ensuite, mais seulement après avoir découvert les inconvénients et les dangers du premier, le second c’est-à-dire le commerce qui était un moyen non moins déloyal et brutal mais plus confortable, et qu’au demeurant tous les peuples étaient obligatoirement passés par ces deux phases et avaient chacun à son tour mis l’Europe à feu et à sang avant de se transformer en sociétés anonymes de commis-voyageurs comme les Anglais mais que guerre et commerce n’étaient jamais l’un comme l’autre que l’expression de leur rapacité et cette rapacité elle-même la conséquence de l’ancestrale terreur de la faim et de la mort, ce qui faisait que tuer voler piller et vendre n’étaient en réalité qu’une seule et même chose un simple besoin celui de se rassurer, comme les gamins qui sifflent ou chantent forts pour se donner du courage en traversant une foret la nuit, ce qui expliquait pourquoi le chant en chœur faisait partie au même titre que le maniement d’armes ou les exercices de tir du programme d’instruction des troupes parce que rien n’est pire que le silence […] »

Notes avis Bibliofeel 2022, Claude Simon, La route des Flandres

18 commentaires sur “Claude SIMON, La route des Flandres

    1. Ahah ! C’est le premier pas pour tenter une expérience de lecture tout à fait hors du commun. Je suis très heureux pour ma part d’avoir pu accéder pleinement à ce livre qui me hante depuis si longtemps ! Bonne lecture…

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  1. Ce livre fait partie de mes échecs de lecture : jamais réussi à parcourir cette route des Flandres jusqu’au bout… Au lycée, j’ai connu un semblable échec avec « La modification » de Butor que j’ai relu avec un immense plaisir à 30 ans : peut-être qu’à 90, j’apprécierai Claude Simon…

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    1. « La route des Flandres » est un roman qui résonne avec la situation actuelle, pleine d’incertitude, de menaces et de perte de sens a bien des égards… Pour moi, il était intéressant d’aller chercher ce que ce roman des années 1960 avait à nous dire de notre époque. Cela mérite bien d’affronter une certaine complexité (toute relative) d’écriture. J’avais bien aimé « La modification de Butor ». Mes échecs de lecture sont ailleurs, par exemple « Les mémoires d’outre tombe » de Chateaubriand ou « A la recherche du temps perdu » de Proust…

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  2. Bonjour Alain ! Je crois que La route des Flandres est un livre extrêmement difficile à lire et je t’admire d’avoir réussi cet exploit ! De Claude Simon j’avais lu « le Tramway », qui m’avait plu. Mais il est plus accessible que « la Route des Flandres ». Pour le moment je ne me sens pas prête à essayer mais sûrement un jour ! Merci de cette chronique !

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    1. Je ne pense pas qu’il soit si difficile à lire. Il faut dénouer les fils de la narration, comprendre comment cela fonctionne, ce que je n’avais pas réussi dans un premier temps n’étant pas prévenu des difficultés. J’espère néanmoins que ce formidable roman trouvera encore de nombreux lecteurs. Merci Marie-Anne pour ce retour !

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  3. Du Nouveau roman je retiens Butor avec «La Modification» que j’ai analysé lors de mes études littéraires. Je n’ai pas encore relu de livres de ce courant. Mais si je me lance dans l’aventure, je choisirai grâce à toi «la Route des Flandres» de Claude Simon. Merci pour cette chronique vraiment intéressante!

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  4. Je l’avais lu et étudié en prépa et je me souviens juste que j’avais beaucoup aimé. Je ne sais pas si je serais aussi réceptive maintenant, si je tentais une relecture … En tout cas, le livre a survécu dans ma bibliothèque, résistant au passage du temps (quelques décennies) et aux nombreux tris à l’occasion de mes déménagements, signe qu’il m’a marquée.

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  5. Je vais devoir reprendre la lecture de ce cher disparu. J’ai eu le plaisir de le voir dans les années ’80 au milieu d’une table ronde avec ses traducteurs en Arles (Assises de la Traduction Littéraire) – le débat était passionnant – mais je n’avais à l’époque encore rien lu de lui – et ensuite émoustillé par les débats et explications d’une densité énorme – j’avais échoué avec « L’Acacia »…. et n’ai plus jamais repris un livre de lui. Peut-être je suis « mûr » maintenant. Merci pour ton beau texte.

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    1. Quel expérience et quel souvenir ! Effectivement cela mérite peut-être de tenter la lecture d’un roman de Claude Simon. Je suis vraiment comblé si ma chronique peut inciter à lire et relire ce grand auteur. Merci et bonne année !

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