Hervé Le TELLIER, L’anomalie

Paru en juin 2020, Éditions Gallimard, 329 pages

Hervé le Tellier nous embarque dans une drôle d’histoire. Je vais essayer de la résumer pour ceux qui n’ont pas encore lu ce Prix Goncourt et succès de fin d’année 2020. Pas facile d’expliquer l’inexplicable : les passagers d’un avion Paris-New-York ont atterri en mars 2021. Ce même avion, avec les mêmes passagers et le même pilote, atterri à nouveau en juin 2021. Les premiers passagers du vol de mars ont poursuivi leur vie, ceux du vol de juin affolent les services américains car il existe maintenant des doubles de chacun des 241 occupants de l’avion. Les uns font un retour vers leur passé alors que les autres vont observer leur futur… Vous me suivez ?

Je reconnais que la construction est habile. La longue première partie du livre présente les personnages que nous allons suivre « dans ce vol spécial ». La palette est large : un tueur, une avocate, une mère et sa petite fille, un homme malade du cancer, un écrivain Victor Miesel en proie au doute… Ensuite on assiste à la réquisition de scientifiques, de religieux afin de tenter d’expliquer le phénomène. Ils patouillent totalement et pour cause ! Comment expliquer que ces gens, ayant atterri en juin – mais pour eux c’est encore mars du premier vol –  vont croiser bientôt leur double.

« Où dénicher dans la Torah, le Nouveau Testament, le Coran ou dans d’autres textes révélés la moindre phrase, sourate ambiguë ou verset ténébreux, qui prédise ou justifie que surgisse dans l’azur un avion en tout point identique à un autre, posé trois mois plus tôt. »

A la fin, dans la dernière partie, l’auteur nous donne, personnage par personnage, le résultat de la confrontation. C’est fou ce qui a pu se passer en trois mois. Les nouveaux arrivants de juin vont être mis en présence avec un autre eux-mêmes ayant vécu une période sans eux. Et vogue la galère des différentes situations emblématiques choisies.

J’ai lu ce récit rapidement ayant envie de savoir comment l’auteur allait conclure cet exercice de haute voltige. Il a visiblement un caractère joueur et s’est certainement bien amusé à tirer les fils d’un récit que le lecteur suit sans trop de peine. J’ai regretté de ne pas pouvoir mieux connaître en profondeur les personnages. Ils sont nombreux et de surcroît ils se dédoublent mystérieusement ! Ce pourrait être une sorte de conte mais la précision dans les dates et les lieux, efface cette possibilité.   

J’ai eu l’impression par moment que l’auteur écrivait ce qui lui passait par la tête, testait notre crédulité ou, pour rester positif, notre âme d’enfant :

« Notre environnement lui-même n’est pas trop compliqué à contrefaire, tout dépend du niveau de détail : des « humains simulés » ne remarqueraient pas d’anomalies dans leur environnement virtuel, ils auraient leur maison, leur chien, et même leur ordinateur, tant qu’on y est. »

On explore par touches imprécises la société actuelle. Thérapie, réflexion sur le destin individuel ? Quelques pistes de vague réflexion philosophique : vanité de toute chose, illusions : ce qu’on a sous les yeux n’est pas la réalité, la grotte de Platon esquissée… Victor Miesel présenté comme cet écrivain confidentiel soudain devenu culte, après la parution de son dernier livre L’anomalie, serait-il Hervé le Tellier ?

Ce roman me fait penser à certaines séries. Je me sens pris dans les filets, j’ai l’impression d’aller de l’avant mais ça tourne en rond, le temps s’allonge, se tord. J’attends la fin mais je sens vaguement que je vais être déçu. On est au spectacle de magie, distrayant mais l’ennui gagne petit à petit. Et s’il y a magie elle est pessimiste, on ne verra pas beaucoup de beauté dans ces vies-là. Les titres des trois parties donnent le ton : « Aussi noir que le ciel », « La vie est un songe, dit-on », « La chanson du néant ».

« A Quoi sert le savoir ? Il faut toujours préférer l’obscurité à la science. L’ignorance est bonne camarade, et la vérité ne fabrique jamais du bonheur. Autant être simulés et heureux. » 

Hervé le Tellier parvient à l’impossible en nous persuadant ici que le proverbe « on ne peut pas être et avoir été » est faux mais ne parvient pas à convaincre de l’utilité d’une telle réversibilité de l’ordre temporel sauf pour remplir un contrat Oulipien, lui qui est mathématicien et journaliste de formation, linguiste et spécialiste des « littératures à contraintes ». A moins que ce soit un canular pour tester le monde de l’édition et les grands Prix littéraires – l’auteur est fan de Romain Gary –. C’est Victor Miesel, alias l’auteur ?, qui donne peut-être une piste :

« Le matin à la base d’Evreux, Victor a lu « L’anomalie ». Il y reconnaît sa manière, mais ne s’y retrouve pas. Il ne goûte pas cet art de la formule et n’a pas la fascination pour l’aphorisme. L’enthousiasme que ce livre a soulevé lui échappe. »

Notes avis Bibliofeel mars 2021, Hervé Le Tellier, L’anomalie

29 commentaires sur “Hervé Le TELLIER, L’anomalie

  1. Merci pour cette chronique, qui me laisse sceptique. En te lisant, j’ai l’impression que ce livre est « du grand n’importe quoi ».
    Et cet écrivain, cette mise en abîme, me font penser à « L’affaire Harry Quebert ».
    Peut-être un coup marketing, en effet ?
    Je ne sais pas si j’ai envie de le lire, au final. 🤔

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    1. Merci de m’avoir lu ! Cette chronique m’a demandé beaucoup d’efforts car je me sentais en décalage avec la plupart des articles, très enthousiastes. J’ai dit mon ressenti, chacun sa lecture… Et tant mieux si ce livre a trouvé son public et s’est si bien vendu 😃

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    1. Oui c’est ça, mais je ne regrette pas ma lecture malgré mes réserves ! C’est en quelque sorte de la littérature expérimentale. Normal, l’auteur est passé par l’astrophysique et les mathématiques, et on sait, au moins dans le domaine scientifique, que certaines expériences donnent un résultat décevant. D’ailleurs en bon oulipien, il revendique ce tâtonnement, espérant trouver du nouveau.

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    1. Ça y est, je l’ai fini, et je n’ai pas du tout été déçu !
      C’est construit comme une mécanique de précision, et la multiplicité des personnages qui se croisent pourrait faire que l’on se perde, mais non, j’ai beaucoup aimé !
      Certes, en tant que président de l’Oulipo, Hervé Le Tellier ne s’est pas privé de quelques contraintes, mais pour moi qui suis oulipien depuis belle heurette, ça ne m’a pas gêné du tout, au contraire.
      Bonne journée, Bibliofeel.

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      1. D’accord avec toi pour la mécanique de précision et le jeu oulipien !
        Merci d’avoir donné tes impressions et d’enrichir ainsi les échanges autour de ce livre singulier.
        Bonne journée également toutloperaoupresque.

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    1. Pour la première partie, j’étais captivé et dans l’attente d’un développement et d’une fin à la hauteur. Cela n’a pas marché pour moi ! J’en attendais peut-être trop suite à toutes les critiques enthousiastes que j’avais lues…

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  2. Coucou ! Rassure-toi, ma chronique de ce Goncourt est loin de l’enthousiasme général également. Ce livre est un feuilleton sympa, certes, mais de là à devenir un Goncourt, j’ai vraiment pas tout compris. Ce qui m’a le plus gêné est que j’ai le sentiment qu’il a été écrit pour plaire, en surfant sur les vents d’opinion, préoccupations, modes du moment. Et çà, j’aime pas. C’est trop facile…(ceci-dit, même si le contenu ne m’a pas plu du tout, le style d’écriture est très bon!). Bon week-end, belles lectures !

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  3. J’ai aimé ta chronique. Un avis mitigé mais non chèvre-choutiste. Tu n’essayes pas d’être d’accord avec tout le monde, ceux qui aiment, ceux qui n’aiment pas du tout, Tu as, semble-t-il, apprécié une part de ce livre, de son thème et son traitement mais certains aspects te laissent perplexe et dubitatif quant à la persistance de l’intérêt pour ce Goncourt. Et tu exposes très bien et argumentes ce questionnement. J’aime cette position complexe pour un livre qui l’est tout autant. Vraiment, j’apprécie le ton de ta chronique. Merci! Pour ma part, j’ai hésité à propos de la manière dont je devais aborder ma chronique. Mais ce que je retiens, c’est la question, in fine, posée. Que fallait-il faire? Et moi, qu’elle serait ma réponse? Un livre qui m’interroge sur mes valeurs me semble toujours un livre digne d’intérêt. Finalement qu’il soit Goncourt, ou pas, n’est pas le plus important.

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    1. Je suis vraiment ravi que tu aies apprécié ma chronique ! Merci pour ton long commentaire très intéressant.
      Et tout à fait d’accord avec ta conclusion, le fait d’avoir eu le Goncourt n’est pas la question la plus importante.

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  4. Ce billet colle bien à la réalité du livre : du bon contrasté par des longueurs, avec un sentiment final de trop peu. Je découvre ton blog grâce à celui de Moka 😉

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    1. Merci de passer par mon blog. Le succès est grisant y compris pour les lecteurs qui sont peut-être trop tentés de suivre le mouvement. Je suis ravi de partager ton avis contrasté sur ce roman. A bientôt j’espère sur nos blogs pour d’autres échanges 🙂

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  5. Intéressant pour moi de lire ton excellente chronique. J’ai bien sûr immédiatement pensé à deux de mes aminautes que je retrouve ici même. L’un l’a chroniqué, l’autre le lisait… l’a lu… Ils ont aimé.
    Le soir de la remise du Goncourt, j’ai entendu l’auteur parler de son livre. Pas tentée ! Je ne le suis toujours pas. Mais alors pas du tout. Et je vois que je ne suis pas la seule, d’autres aminautes ( dont j’aime lire les billets) ne sont pas du tout tentés, non plus. Cela me rassure.
    Et puis, moi aussi, j’ai une PAL dont je ne vois pas le bout. Alors…
    Mais en tout cas MERCI d’avoir aussi bien chroniqué cet « OVNI ».

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    1. Merci Solène, je te suis vraiment reconnaissant pour ce commentaire. Ce n’était pas facile à chroniquer car beaucoup de lecteurs ont adoré ce livre alors que je l’ai lu avec curiosité mais sans le classer dans les livres qui comptent pour moi. Oui, c’est un Ovni comme tu dis… L’avantage dans ce cas c’est de pouvoir réagir avec plus de personnes alors que j’ai beaucoup de livres plus à la marge. C’est le bon côté ! J’ai aussi une PAL bien fournie ce qui signifie que notre curiosité est toujours aussi vive ! Je vais essayer de bien choisir l’essentiel mais les choix sont difficiles !

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  6. merci pour cette chronique. Je vais essayer de le lire. Une superbe série sur les failles spatio-temporelles et leurs incidences dans la vie de « ceux qui restent »: the leftover. Quelques longueurs mais une science fiction poétique évoluant sur le triple tableau du ressenti individuel, de la sociologie et de la science politique.

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  7. merci pour cette critique ; j’y retrouve ce qui me plait et me déplait chez les oulipiens, notamment dans la dernière citation (« il ne goûte pas cet art de la formule et n’a pas la fascination pour l’aphorisme. L’enthousiasme que ce livre a soulevé lui échappe »). Autant j’aime le gout du jeu et de l’expérience, autant le pas-de-côté, la prise de distance par rapport au sujet, qui est normale pour une expérience scientifique, me laisse froid ; c’est amusant, mais ça manque d’engagement pour un récit ; si l’auteur n’y croit pas, ou fait semblant de ne pas y croire, comment le lecteur peut-il être embarqué ?

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