Lydie SALVAYRE, Pas pleurer

Paru en aout 2014 au Seuil

Prix Goncourt 2014

C’est un magnifique récit qui éclaire sur l’histoire de la guerre d’Espagne, sur l’exil, sur le retour aux racines d’une fille de républicains exilés devenue auteure reconnue. « On est en Espagne en 1936, la guerre civile est sur le point d’éclater »…

« Elle a quatre-vingt-dix ans au moment où elle évoque pour moi sa jeunesse dans cette langue mixte et transpyrénéenne qui est devenue la sienne depuis que le hasard la jetée, il y a plus de soixante-dix ans, dans un village du sud-ouest français. »

Elle, c’est Montse, la mère de la romancière à qui Lydie rend hommage de façon touchante en l’opposant à Bernanos, le grand écrivain français à la langue littéraire et épurée. Sa mère parle ce que Lydie Salvayre appelle le « fragnol », mélange de catalan et de français. Le livre à sa parution avait été critiqué entre autre par Bernard Pivot qui n’avait pas vraiment apprécié : « trop de termes espagnols non traduits ». Moi je trouve ces passages très beaux et cela permet d’établir un pont entre les deux pays, de faire un peu de chemin avec la famille de Lydie Salvayre exilée en France. Cela veut peut-être nous dire qu’il nous faut aussi faire un effort vers l’autre, à la culture, à la langue, différentes des nôtres.

Les phrases rapportées de Montse, la mère de l’auteure, sont très drôles d’inventivité dans ce fragnol très créatif :« Peux-tu me rendre le service, me dit tout à coup ma mère, de faire désapparaître le sirop pour la toux qui est coloqué sur le frigo ? Il me raccorde très néfastement dona Pura » en  demandant à sa fille d’ôter ce sirop qui lui rappelle dona Pura qu’elle veut chasser de son esprit…

Le passage où elle fait la lumière sur les positions de George Bernanos est très intéressant. Cet immense romancier dont je me rappelle le très beau « Sous le soleil de Satan » étudié au Lycée et dont Maurice Pialat a fait un beau film en 1987 avec Sandrine Bonnaire. Bernanos séjournait à Majorque lorsque la guerre civile a éclaté et a d’abord, pendant quelques mois, été en faveur du camp nationaliste avant de dénoncer les exactions franquistes. C’était un acte de courage inouï  pour celui qui, catholique fervent, avait milité à l’action française et soutenu son fils qui s’était engagé du côté de la phalange franquiste !

Bernanos se fait alors témoin des atrocités commises par l’extrême droite espagnole, contre ses anciennes convictions et se retrouve face à l’incompréhension de ses amis d’hier.

Honnête et courageux lui qui dit : « Il avait lu une certaine presse, dégueulasse de lâcheté, rester parfaitement muette devant les exactions franquistes. Il y a quelque chose, disait-il, de mille fois pire que la férocité des brutes, c’est la férocité des lâches. »

Et encore ce passage sur Bernanos qui est d’une actualité totale : « Il avait vu d’honnêtes gens se convertir à la haine, d’honnêtes gens à qui l’occasion était offerte enfin de s’estimer supérieurs à d’autres, leur égaux en misère. Et il avait écrit cette phrase qui pourrait avoir été écrite ce matin même tant elle s’applique à notre présent – « je crois que le suprême service que je puisse rendre à ces derniers (les honnêtes gens) serait précisément de les mettre en garde contre les imbéciles où les canailles qui exploitent aujourd’hui avec cynisme, leur grande peur. »

Un livre de mémoire à méditer à l’heure où Vox, parti d’extrême droite a fait son entrée au parlement espagnol, lors des dernières élections législatives, en obtenant des élus dans toutes les régions. Entre autres, ce parti souhaite abroger la loi sur la mémoire historique qui tente, timidement, de faire reconnaitre les droits de ceux qui ont été victimes de la guerre civile et de la dictature de Franco (terrible chef d’État jusqu’à sa mort en 1975). Vox programme aussi de faire interdire les partis politiques opposés à l’unité de l’Espagne ou ne rejetant pas le marxisme.

Ce superbe récit a obtenu le prix Goncourt en 2014 et est traduit dans une vingtaine de langues. Lydie Salvayre est une écrivaine dont les parents sont des exilés espagnols à la période franquiste. C’est après avoir lu « Les grands cimetières sous la lune » de George Bernanos qu’elle a découvert la violence inouïe de l’Espagne de cette époque et s’est lancée dans l’écriture de ce roman. Superbe témoignage, superbe roman qui aborde l’Histoire par le biais de l’intime, ce qui reste le fil conducteur de ce blog !

Note avis bibliofeel, Lydie Salvayre, Pas pleurer

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