« Je ne regarde plus qu’elle au monde »
Éditions L’Harmattan, publié en avril 2026
202 pages

L’auteur a découvert Montaigne à 17 ans par un professeur de français nommé Alcide. Il le voit encore « marchant de long en large en fumant ses gauloises… ». Toute une époque ! « C’est à travers ses volutes de fumée que je découvrais la littérature, la grande. Celle qui nous écarte momentanément de la vie de tous les jours, mais pour mieux y revenir, plus richement, plus profondément. Celle qui nous ouvre au vrai, au beau, au juste. Celle qui nous fait penser et nous dérange avec bonheur. Celle qui fait fondre dans son creuset les distinctions scolastiques entre la philosophie, le roman et la poésie. »
Le préambule de haut vol annonce le projet de faire revivre Montaigne à travers sa rencontre avec une admiratrice, Marie de Gournay. Elle lui a écrit pour exprimer tout ce que lui a apporté la lecture des Essais. Il accepte de la rencontrer puis se rend chez elle, dans la demeure familiale de Gournay-sur-Aronde en Picardie. Ce sera pendant quelques mois un amour secret, des échanges complices, des promenades dans la Nature. Tout cela si bien capté par la plume de Jean-Pierre Chopin qu’on imagine parcourant la région afin de ressentir les vibrations du passé enfouies dans les paysages.
C’est vertigineux de se rendre compte que Montaigne conseille Henri III et accepte d’être conseillé, pour la relecture des Essais, par une jeune provinciale autodidacte qui a à peine la moitié de son âge ! Ces deux-là partagent l’amour des lettres c’est certain… et si elle se présente comme sa fille d’alliance, il semble qu’un amour véritable, sorte de coup de foudre réciproque malgré la différence d’âge, ait pu exister. Et puis qu’importe, l’essentiel est dans la puissance de la rencontre, inscrite dans l’histoire de la littérature, Marie devenant plus tard une pièce essentielle du passage de l’œuvre à la postérité.
« L’embrasement du ciel sous le soleil agonisant était un moment de grâce où la mort de quelque chose avait la rare insolence d’être belle. Il regardait le visage de Marie qui prenait la couleur du couchant comme un hymne à la bonne santé et à la vie. C’était comme un pied de nez à la tristesse quand ce qui mourait resplendissait de vie ne se reflétant sur elle. »
J’ai aimé parcourir la Picardie où vit Marie et sa mère, dans le petit château familial entouré d’une nature généreuse. Il ne reste malheureusement aucune trace des lettres échangées pendant et après cet été 1588. C’est donc en partie une reconstitution, un roman basé sur le peu que l’on sait de cette relation. Le côté romantique renforce tout ce que la personnalité attachante de Michel de Montaigne nous offre. Tendresse, affection, loyauté, constance, toutes ces vertus vivent grâce à cette présence féminine, loin de la toxicité de rapports entre les sexes basés sur la domination et la force dont on voit actuellement toute la nocivité. L’équilibre est bien dosé entre fiction et histoire littéraire avec une Marie de Gournay accédant au monde des lettres, autrice par la suite de plusieurs ouvrages amorçant le combat « pour l’égalité des hommes et des femmes, la dénonciation de l’inculture et de l’immoralité des Grands ». Ce livre érudit, bien écrit et passionnant fait la part belle à une femme d’exception méritant d’être enfin en pleine lumière.

« La plupart des propos tenus ici par Montaigne sont fidèlement extraits de ses Essais ». Quel plaisir de retrouver l’honnêteté intellectuelle et la belle faculté de penser du philosophe du XVIe siècle, contre la guerre des religions, pour l’ouverture à la différence, la diplomatie, la culture… Faire revivre Montaigne c’est aussi pour l’auteur continuer de lui faire une place parmi nous au côté de Marie qui se chargea ensuite de la défense et des rééditions successives des Essais, écrivant elle-même Le Promenoir de Monsieur de Montaigne, Égalité des hommes et des femmes, Grief des Dames, ou encore Impertinente amitié. Une femme de lettre engagée jusqu’à sa mort, à l’âge de quatre-vingts ans.
Jean-Pierre Chopin est écrivain, philosophe, professeur de Lettres et conférencier. Il a participé à l’édition de l’intégrale des Cahiers de Paul Valéry chez Gallimard. Auteur d’une dizaine d’ouvrages aux titres attirants, libres et impertinents, tels que « Nuire à la bêtise », « D’une voix discordante », « Purgatoire de l’amertume ». Son « Montaigne et Marie » est un petit bijou à mettre entre toutes les mains quel que soit l’âge. Le style et la présence de nombreux dialogues le rendent facile à lire. Une réussite où on croise avec bonheur Sénèque et Cicéron mais aussi, dans une mise en perspective projetant vers l’avenir, Molière et Camus… J’adresse un grand merci à Jean-Pierre Chopin et aux éditions L’Harmattan pour cette lecture marquante.
Autres citations :
« La sincérité, l’innocence de l’agneau est insupportable au loup. Il est intolérable de reconnaître la qualités de celui qu’on combat. Tendre la joue gauche, prôner l’amour de l’autre ne peut qu’irriter davantage celui qui vous veut anéantir. Ce qui devrait l’inciter à la pitié ne peut qu’exciter sa vengeance. C’est ainsi Marie. On a besoin de rendre ceux que l’on veut détruire détestables et ils le sont d’autant plus qu’ils ne le sont pas ! »
« En réalité, Marie, vous le savez, j’aime la vie, je l’ai toujours aimée. Or, nous mourons, c’est un fait. Au premier jour la commune nécessité nous appelle. La question est : comment regarder cette réalité en face sans nous désespérer et surtout sans fuir dans des divertissements, des agitations, des folies passionnelles bien pires que le mal ? Comment moins souffrir, comment mieux vivre en acceptant de mourir sans désespoir ? Tel a toujours été le but de mes Essais. »
« Le doute était chez eux comme un allié afin de ne pas perdre le plaisir de chercher. Il lui avait dit qu’ils étaient un peu comme cet homme qui ne voulait pas que son médecin lui ôtât la soif due à la fièvre, pour ne pas perdre le plaisir de l’assouvir en buvant. »
Notes avis Bibliofeel, Jean-Pierre Chopin, Montaigne et Marie


je note car si je n’ai pas trouvé le courage de lire ses Essais, je sais qu’ils sont une oeuvre majeure de la pensée, alors ce livre me permettra d’y accéder plus facilement.
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