Jürgen HABERMAS, L’éthique de la discussion et la question de la vérité

Paru chez Grasset, nouveau collège de philosophie, en février 2003

Il s’agit ici de la publication de conférences données par Jürgen Habermas à Paris, en février 2001, afin de présenter son ouvrage « Vérité et justification ».

Ce petit livre de 90 pages constitue une bonne introduction à la pensée de ce philosophe allemand contemporain. De nombreux termes peuvent sembler obscurs, surtout dans les questions qui lui sont posées, mais celui-ci sait répondre avec une relative clarté. Et c’est comme avec les langues étrangères, on peut saisir le sens général même si quelques mots ou notions nous sont inconnus. Nos sociétés dites modernes ont eu de tels changements que des philosophes de ce calibre sont utiles, c’est tout au moins ce que je vais essayer de montrer dans cet article.    

Il aborde le thème de l’interprétation du monde par les individus et les groupes, notamment à travers la discussion. Il part du fait que, jusqu’à ce jour, les théories philosophiques de la discussion ont attribué une grande place aux individualités mais beaucoup moins au(x) collectif(s). Pour lui la discussion va bien au-delà de la liberté de donner chacun son opinion mais demande aux participants de rechercher, concernant un problème requérant une régulation par exemple, une pratique avec laquelle il serait dans l’intérêt de tous de poursuivre l’échange jusqu’à dégager une norme acceptable par tous. Je trouve que cette étude des règles de discussion, ce qu’il nomme une éthique de la discussion, est très intéressante. Elle devrait même être mise en avant dans l’éducation afin de préparer le plus grand nombre à une vie sociale inclusive au lieu de cultiver le rapport de force, à terme destructeur.

Habermas reste très vague sur la question de l’inégalité des participants au débat et a été accusé de naïveté. Il en reste à des généralités, intéressantes certes, mais bien difficiles à mettre en œuvre. Il se place à un niveau d’abstraction théorique élevé : « De manière emphatique, nous pouvons affirmer qu’en ce sens une personne ne peut être libre que si toutes les personnes appartenant à cette communauté le sont également. »

Habermas parle de patriotisme constitutionnel car ces règles de discussion sont bien sûr avant tout des règles politiques. « Les citoyens peuvent alors considérer que la constitution est un projet collectif visant la réalisation toujours plus complète d’un système de droits fondamentaux déjà établi. Les citoyens prenant part à ce projet commun peuvent, de manière cohérente, militer en faveur de l’amélioration des conditions autorisant un accès adéquat et une participation effective à la politique délibérative, tout en pouvant, d’un point de vue rationnel, compter sur la mise en œuvre de règles assurant le respect des normes. » 

Il a développé dans d’autres écrits la notion d’espace public, différent de l’État. L’espace public part du bas, des gens. La sphère publique institutionnelle, les médias officiels tendent à nier l’espace public. Même s’ils s’en réclament, ce n’est qu’une mise en scène, une captation intéressée (le pouvoir a été élu alors il est autorisé à agir pratiquement comme il l’entend…).  L’espace public, au contraire, c’est la citoyenneté, ce qui émane de la population. Les médias de masse sont critiqués de toute part car de moins en moins en phase avec la vie réelle. On se souvient, il y a tout juste un an, de la panique de journalistes effarés observant le gouffre d’incompréhension dévoilé lors de la crise des « gilets jaunes ».

Pourrait-on considérer les réseaux sociaux comme un exemple actuel d’espace public car accessible à tous et en dehors de l’institution ? A la lumière de ma récente expérience des blogs et autres réseaux sociaux je pense répondre oui même si ces outils, actuellement aux mains de multinationales, ne sont pas garants d’impartialité, tant s’en faut.

L’action communicationnelle est en lien avec les échanges économiques. « Les mécanismes du marché s’institutionnalisent selon les principes que définissent les éléments fondamentaux du droit privé (contrat et propriété). Cette institutionnalisation légale est destinée à permettre aux acteurs du marché, à agir sur un mode stratégique. Ils sont libres d’agir comme ils l’entendent. Ils calculent et pensent en termes de gains ou de pertes. » Il en appelle alors, concernant la nécessaire justice distributive compensatrice d’un système déséquilibré, à des « … évaluations démocratiques et non à des projections théoriques articulées à la seule variable du fonctionnement ou du dysfonctionnement des marchés ». 

La question centrale de la vérité est aussi abordée ici dans le chapitre « Réalisme, vérité épistémique (relatif à la connaissance en général) et vérité morale. » Là les choses se corsent nettement avec cette notion qui ne se laisse pas facilement approcher — et pourtant beaucoup prétendent la connaître ! Il affirme « cela ne doit pas déboucher sur un déni de la vérité et de l’objectivité. Tandis que nous nous attachons à faire face aux problèmes auxquels nous ne pouvons échapper, nous devons présupposer, dans nos discussions, tout autant que dans nos actions, un monde objectif qui n’est pas de notre fait et qui est en grande partie le même pour nous tous. »

Il conclut en affirmant que contrairement à l’expert, l’intellectuel s’adresse à la sphère publique et dépend de sa résonance. Et parmi les intellectuels une place centrale est réservée au philosophe (ou devrait l’être… Ceci dit, les philosophes de la Grèce antique sont toujours parmi nous… Le temps fait son tri, contribuons à ce qu’il en soit toujours ainsi.)

« Pour travailler à certaines questions, les philosophes sont mieux armés que d’autres catégories d’intellectuels, qu’ils soient écrivains, artistes, spécialistes ou scientifiques. Ils peuvent tout d’abord contribuer à la réflexion sur le discours de la modernité à la lumière duquel les sociétés complexes peuvent parvenir à une meilleure compréhension de leur situation passée et présente. Dans la mesure où la philosophie maintient un lien étroit à la science, d’une part, et au sens commun, d’autre part, ceux qui la pratiquent peuvent être à même de développer une critique des pathologies sociales — une critique, par exemple, des souffrances moins visibles résultant de la commercialisation, de la bureaucratisation, de la judiciarisation et de la scientification de la société. Enfin, les philosophes peuvent revendiquer une compétence spéciale pour l’analyse des problèmes de justice politique et, en particulier, « des blessures cachées » de la marginalisation sociale et de l’exclusion culturelle. Nous le voyons, la philosophie et la démocratie ne partagent pas seulement une commune origine, elles dépendent aussi, en un sens, l’une de l’autre. »

Au final, c’est une belle découverte que ce philosophe contemporain (il est très âgé mais toujours en vie). Jürgen Habermas est très certainement un des philosophes et sociologues contemporains les plus importants. Il se place dans la continuité de l’idéal d’émancipation des Lumières qui reste, selon lui, à réaliser. Il est l’auteur d’une œuvre colossale qui aborde la plupart des questions philosophiques, avec des textes assez difficiles à aborder pour les non spécialistes… Même si ses analyses et réponses ne sont pas évidentes, on voit bien qu’il pose des questions tout à fait actuelles. Intellectuel engagé, il a pris des positions courageuses et novatrice sur la mondialisation, le rôle de l’État dans la réduction des inégalités sociales, les guerres, la responsabilité des Allemands face au passé nazi, la réunification… Célèbre en Allemagne, il est, me semble-t-il, beaucoup moins connu chez nous, raison de plus pour en parler ici !

Pour en savoir plus, je conseille d’écouter l’excellente émission d’Adèle Van Reeth, diffusée le mercredi 20 novembre, qui avait invité la philosophe Estelle Ferrarese pour parler de Jürgen Habermas. Celle-ci est l’auteure de « Éthique et politique de l’espace public : Jürgen Habermas et la discussion » paru chez l’édition Vrin en 2015, collection la vie morale.

Notes avis bibliofeel novembre 2019, Jürgen Habermas, L’éthique de la discussion et la question de la vérité

6 commentaires sur “Jürgen HABERMAS, L’éthique de la discussion et la question de la vérité

  1. Merci pour ce travail de vulgarisation de la pensée d’Habermas.

    Quant à l’espace public et les réseaux sociaux, il me semble aussi qu’ils soient liés. Cependant, attention aux algorithmes qui régissent ce que l’on veut/doit voir sur les réseaux sociaux 🙂

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    1. J’ai aimé découvrir cette pensée qui éclaire les enjeux actuels et montre l’importance de la philosophie. Vous avez raison en ce qui concerne les réseaux sociaux du fait des algorithmes mais pas seulement. Un point préoccupant est le caractère morcelé, on dit en silo, ce qui est une image parlante ! On croit jouer un rôle d’influenceur même ultra limité et en fait on se retrouve à dialoguer, peu ou prou, avec ceux qui partagent les mêmes options… Personnellement je m’attache à ouvrir mes contacts le plus possible. Comme tout les problèmes humains, je pense qu’il est encore possible de casser le monopole des multinationales exerçant un contrôle inouï sur les outils et les séparer du monde économique. Mais c’est une autre histoire…

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  2. « c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître, duquel on ne se peut jamais assurer qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en sa puissance d’être mauvais quand il voudra » (De la Boétie).

    La philosophie est toujours aussi importante à l’heure actuelle car elle nous amène à cheminer sur les sentiers du discernement et de la mise en perspective. Choses qui font cruellement défaut sur ce que l’on appelle globalement « les réseaux sociaux ». Sans doute une éducation aux (nouveaux) médias est plus importante qu’un cursus pour devenir Community Manager mais ça c’est mon avis personnel 🙂

    Merci pour vos chroniques qui sont souvent intéressantes!

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  3. Article original et intéressant sur la pensée de ce philosophe allemand contemporain. Accessoirement, je partage votre avis sur la panique des journalistes face aux gilets jaunes, journalistes qui n’arrêtaient pas de demander aux français de faire des efforts sans avoir aucune idée de ce qu’est de vivre avec le Smic

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