Eric VUILLARD, Une sortie honorable

Éditions Actes Sud, janvier 1922

206 pages

Jacqueline et Christian Marie Ferdinand de La Croix De Castries.
Citations : « La famille de La Croix de Castries avait eu un ou deux archevêques, un maréchal, une alliance avec les Mortemart, un chevalier de l’ordre de Malte et même l’épouse d’un président de la République. Qui dit mieux ? »… « C’est lui qui va commander la base de Diên Biên Phu, c’est à lui que Navarre confie le commandement du camp retranché. »

Depuis une bonne dizaine d’années, Eric Vuillard publie régulièrement des récits très condensés, jetant un regard neuf sur le double mouvement d’appropriation du monde et des richesses, d’un côté, et par le mouvement contraire, d’émancipation, que cet élan de conquête suscite. Se constitue ainsi une nouvelle comédie humaine, ayant peut-être à voir avec les grands écrivains sociaux des derniers siècles, mais débordant du cadre national, reflétant l’aspect planétaire des problèmes de notre époque. « Une sortie honorable » représente un nouveau tome de cette passionnante série après « Tristesse de la terre » (2014), « 14 juillet » (2016) et bien sûr « L’ordre du jour », récompensé du Prix Goncourt en 2017, tous publiés chez Actes Sud dans un format très agréable.

La force du texte m’a impressionné, une fois de plus ! Le paragraphe qui suit est représentatif de la méthode Vuillard : une banale page de publicité et un guide de voyage l’amènent à enquêter sur une période historique tragique. Étudiés de manière attentive et critique, les mots dévoilent le mépris envers un peuple colonisé. Remarquez l’absence de toute formule de politesse dans ce lexique de base pour touriste :

« Dans un guide de voyage sur l’Indochine de 1923, après une page de publicité pour la maison Ridet & Cie, armurier du centre de Hanoi, fournissant « armes et munissions de chasse et de guerre, tous accessoires pour chasseurs et touristes, pistolets automatiques ou carabines », avant même que ne soit évoquée « la partie la plus pittoresque du Haut-Tonkin où se trouvent quantité de curiosités naturelles », on tombe sur un petit lexique, manuel de conversation à l’usage des vacanciers, dont voici en français les premiers rudiments : « va chercher un pousse, va vite, va doucement, tourne à droite, tourne à gauche, retourne en arrière, relève la capote, baisse la capote, attends-moi là un moment, conduis-moi à la banque, chez le bijoutier, au café, au commissariat, à la concession ». C’était là le vocabulaire de base du touriste français en Indochine. »

Le livre n’est pas épais mais d’une densité qui permet de découvrir par scènes successives, à partir du portrait des acteurs de cette tragédie, l’Indochine française des années 20 aux années 50, jusqu’à la défaite de Diên Biên Phu en 1954. A partir de quelques tableaux brossés en maître, nous assistons au triste spectacle de milliers de vies sacrifiées pour le prestige et l’accaparement des richesses. Eric Vuillard parle de tactique, de champs de bataille, mais il le fait en décrivant par le menu l’origine et la psychologie des personnages principaux, telle une pièce de théâtre où l’on verrait le personnage sur scène, aussi son passé.

S’appuyant sur des rapports de l’inspection du travail – le récit est adossé aux documents et aux dialogues réels –, l’auteur dresse le tableau des coolies vietnamiens récoltant le latex de la plantation Michelin dans des conditions esclavagistes, vers 1930 !

Tableau marquant également de quelques séances à l’Assemblée en 1950 sous la présidence Herriot et des interventions d’un certain Édouard Frédéric-Dupont, député et homme politique : « élu soixante deux ans à Paris, un record, treize mandats de député, plus de quarante ans de vie parlementaire ; il a connu trois républiques et a été membre de dix formations politiques, pour finalement se présenter sur la liste du Front national […]. » Militariste et colonialiste convaincu pour qui la patrie et l’honneur valent bien quelques millions de morts ! Sous cette quatrième république, réputée instable, quelques hommes sont de tous les gouvernements…

Chapitre de l’installation du camp retranché dans la vallée de Diên Biên Phu afin d’occuper le carrefour du nord-ouest, seul accès au milieu de la jungle. Il utilise la belle expression « des larmoyantes ferveurs » qu’ont en commun certains poètes et les militaires, autorisant ces derniers à appeler l’un des points d’appui du camp, du doux nom de Béatrice (muse de Dante dans la Divine Comédie).

Au total vingt-deux tableaux liés de manière magistrale par l’auteur. Autant dire un vrai musée d’une guerre dévastatrice dont la France passera le relais aux États-Unis, avec une débâcle à la clé en 1975 et fuite par hélico à partir des toits de Saïgon ! Prémices de cette fin peu honorable, la visite éclaire en 1954 de John Foster Dulles – le frère du Directeur de la CIA – dans un chapitre émouvant concernant les intérêts coloniaux croisés et les coups tordus de cette fratrie puissante au Guatemala pour un coup d’État sanglant, avec l’assassinat aussi du jeune dirigeant Patrice Lumumba, à peine était-il nommé Premier ministre de la toute nouvelle République indépendante du Congo.

Le tout se lit presque d’une traite, se relit aussi pour le plaisir de la langue, et de quelques mots précieux – peu nombreux, enrichissant la lecture, amenant le lecteur à se poser la question de la valeur du vocabulaire utilisé par les uns et les autres dont le mensonge contenu dans la formule « sortie honorable » (terme utilisé par le général Navarre, commandant en chef de l’Indochine française). Le chapitre décortiquant l’intervention du haut commissaire en Indochine, de Lattre de Tassigny, à la télévision des États-Unis, est édifiant.

Je ne connaissais aucun des mots suivants, et vous ? – merveilleuse langue française qui permet toujours de belles découvertes : « félibrige  p 30 », « gidouille p 37 », « chonchonné » p 38, « pèguent p 84 », « prépotente » p 88, « aphasique » p 102, « cognation » p 171, « raptus » p 181…

Dans une note à la fin du livre, Eric Vuillard dresse un bilan effarant de cet entêtement colonial :

« Du côté de la France et des États-Unis, il y eut en tout quatre cent mille morts, si l’on compte les tirailleurs, les supplétifs indochinois, troupes coloniales qui formaient inessentiel de notre armée. Du côté vietnamien, la guerre fit au moins trois millions six cents mille morts. Dix fois plus. Cela fait autant que de Français et d’Allemands pendant La Première Guerre mondiale. »

Eric Vuillard utilise toutes les possibilité de la langue, fouille dans le langage afin d’autopsier l’Histoire, faire émerger certaines parcelles de vérité, habituellement ignorées ou refoulées. Lire un récit de cet auteur c’est entrer dans un genre hybride, canevas d’Histoire, de romanesque, de poésie et d’éloquence. Ses livres très documentés font mouche, ils sont traduits dans quarante langues.

Notes avis Bibliofeel janvier 2023, Eric Vuillard, Une sortie honorable

12 commentaires sur “Eric VUILLARD, Une sortie honorable

  1. Je tenais à lire cet article avec attention et j’ai été très touché par ce que tu rapportes de ce livre et notamment cette note sur le nombre de morts lié à cet entêtement colonial. Je comprends mieux pourquoi certains hommes politiques ne veulent pas remettre en cause ces périodes de l’histoire française, préférant n’aborder que le côté, disons « positif » et « progressiste »… Certes, les générations qui ont suivi ne sont pas responsables de ces atrocités mais nous devons à tous ces gens morts de chaque côté un grand effort de mémoire et à nos jeunes une relecture de notre histoire. La « grandeur » de la France, comme ils disent, s’est faite comme ça.
    Ma France n’est pas celle là et honte à ceux qui veulent continuer sur ce chemin de boue qui draine des cadavres de jeunes hommes qui ne souhaitaient qu’une seule chose : vivre en paix et en harmonie avec leurs semblables, tous pays confondus.
    Merci Alain

    Aimé par 1 personne

    1. Relire l’Histoire, analyser le passé afin de chercher la coopération plutôt que la prédation, source de conflits. La paix nécessite cette approche. On doit aller dans ce sens pour tous ces hommes morts trop jeunes… et tous les civils aussi, de plus en plus victimes des guerres. Et ce n’est pas utopique, c’est absolument nécessaire pour la survie de l’humanité (voir le problème de l’accès à l’eau, réchauffement climatique…). Merci Alan pour ce retour précieux.

      Aimé par 1 personne

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