Ahmet ALTAN, Madame Hayat,

Traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes

Éditions Actes Sud,publié en septembre 2021

Prix Femina 2021

272 pages


Citation : « De retour à l’appartement, elle enleva le lampadaire qui était près du canapé pour le remplacer par la nouvelle lampe, puis elle mit les mimosas dans le grand vase au centre de la table. La pluie commençait à tomber, des gouttes d’eau glissaient le long des carreaux, le halo d’ambre de la lampe illuminait ensemble les mimosas, les gouttes d’eau, les cheveux roux et or de madame Hayat, dans un vertigineux jeu de reflets. »

Je rencontre enfin cette Madame Hayat dont j’ai lu et entendu tant d’avis enthousiastes. La première partie nous la présente, « dans sa robe couleur de miel », à travers le regard du narrateur Fazil, jeune étudiant en littérature désorienté après la mort de son père et le déclassement social qui en a résulté. Ils sont tous les deux figurants pour l’enregistrement d’une émission de télévision. Elle l’invite au restaurant puis chez elle… Madame Hayat est la figure solaire du récit, l’énergie pure, vivant intensément un amour naissant dont elle devine qu’il ne durera pas. Elle a « entre quarante-cinq et cinquante-cinq ans » et ne cherche pas à retenir ce jeune homme indécis dont elle devine la relation avec Sila, belle, jeune et férue de littérature.

C’est la partie que j’ai préférée car elle est riche de tous les possibles. J’ai aimé cette opposition dans la liberté la plus totale des âges, des passions – Madame Hayat ne connaît rien à la littérature, elle s’intéresse aux documentaires qu’elle regarde à la télé, ceci donnant des passages des plus remarquables. Elle a l’art de raconter à Fazil ce que la vie a de plus cocasse et éclairant à travers des recoupements très étonnants : « Des milliards d’êtres humains regroupés en douze signes astrologiques, par exemple. Une sagesse millénaire, mais qui décide de classer les différents genres d’hommes en douze signes seulement… Rien que chez les insectes on compte trois cent mille espèces, toutes différentes les unes des autres… »

Elle distrait Fazil et nous fait sourire quand elle s’adresse à lui en le nommant Marc Antoine, petite pique au patriarcat tout puissant. Le jeune homme loue une modeste chambre dans un bâtiment où tous les locataires partagent une cuisine commune, « auberge espagnole » où se croisent et échangent, dans la bienveillance, des personnages hauts en couleurs : un cuisinier surnommé « Le poète » ; un videur de bars préparant « des plats ahurissants » ; la petite Tevhide et son père ; Mogambo, un camelot des rues et gigolo ; Gülsüm, un travesti au grand cœur… Mais, au dehors, Fazil apprend la peur, il doit faire des détours pour rentrer chez lui, afin d’éviter « les hommes aux bâtons », autour de la mosquée. Il assiste impuissant à la disparition du passage qui abritait les bouquinistes…

La littérature et la philosophie sont au cœur du livre avant d’être en partie effacées par le réel de l’oppression. Je me suis régalé à écouter, avec Fazil, à l’université, le cours de littérature de Monsieur Kaan comparant la littérature à « un télescope braqué sur l’âme humaine » et aussi celui de Madame Nermin sur le courage :

« La littérature ne s’apprend pas. Je ne vous enseignerai donc pas la littérature. Je vous enseignerai plutôt quelque chose sans quoi la littérature n’existe pas : le courage, le courage littéraire. Ne vous contentez pas de répéter ce que d’autres ont dit. Ce n’est pas ainsi qu’on travaille. Soyez courageux. La littérature a besoin du courage, et c’est le courage qui distingue les grands écrivains des autres. »

J’ai suivi avec ravissement cette belle histoire d’amour entrecoupée de considérations intéressantes sur les œuvres des grands auteurs : Shakespeare, Flaubert, Henry James, Balzac, Zweig, Borges, Joyce, Saramago

La suite du récit est plus heurtée, et pour cause… Un filet s’abat sur les libertés de tout le pays avec son cortège de dénonciations, d’arrestations arbitraires, d’emprisonnements de ceux qui sont suspects de sédition. Les professeurs de Fazil, Madame Nermin et Monsieur Kaan sont du lot. Le narrateur rumine des choix, tous douloureux : Madame Hayat s’inquiète pour lui, s’efface devant Sila qui a proposé à Fazil de l’accompagner au Canada afin de terminer leurs études, un départ vers l’inconnu difficile à envisager pour lui, tellement il est tiraillé par des appels contradictoires. Il va devoir s’habituer à la peur, à la solitude, au manque, au désir de revanche, aux regrets aussi. L’écrivain qu’il veut devenir, et à travers lui, celui qui a créé son personnage, témoigne mais en paie le prix, il n’est pas un héros, il est contraint de s’effacer en partie devant une réalité qui le broie.

En marge du livre :

La ville, le pays ne sont pas nommés mais on devine qu’on est à Istanbul en Turquie soumis au régime de plus en plus despotique de son président, Erdogan, sur fond de réislamisation de la société. L’auteur énonce le choix que lui-même devra faire, car il est Fazil dans la vraie vie, entre quitter le pays comme Sila ou adopter une position plus fataliste, comme Madame Hayat, qui « boit le poison et déguste le miel ». Ahmet Altan a écrit ce livre pendant son séjour en prison, après une implication qu’il a toujours niée dans la tentative de putsch manqué du 16 juillet 2016. L’émission de variété à la télévision servant de cadre à la rencontre entre Fazil et Madame Hayat est inspirée de celle qu’il regardait lors de sa détention. Son emprisonnement a duré plus de quatre ans avant sa libération en avril 2021 sur décision de la cour de cassation de Turquie (et probablement grâce aux pressions étrangères…) Tout comme Fazil corrige pour « Le poète » les articles d’une revue critique à l’égard du régime, Ahmet Altan est journaliste et s’exprime dans ses écrits…

Ce beau roman d’amour dévoile une réalité bien sombre d’un pays à la puissance inquiétante. Situé aux portes de l’Europe, Erdogan sait jouer des services qu’il prétend offrir pour la rétention des réfugiés, pour sa participation à l’Otan également. France 24, chaîne française internationale, à propos du durcissement du régime après 2016 : « le putsch du 15 juillet 2016, un prétexte inespéré. Recep Tayyip Erdogan ne se laisse pas déstabiliser par le putsch et renverse la situation. Par un simple appel sur une chaîne de télévision, il réussit à faire descendre des dizaines de milliers de Turcs dans les rues pour résister. Erdogan profite de cette tentative ratée pour lancer une vaste opération de chasse aux opposants dans l’armée et la justice d’abord. Deux jours après le putsch avorté, quelque 6 000 militaires sont arrêtés, 104 putschistes tués et 2 745 juges démis de leurs fonctions. Les purges massives s’étendent aux secteurs des médias, de l’enseignement, de la police, aux associations et aux élus. Depuis, les arrestations se poursuivent. Les dernières en dates, celles des dirigeants du parti pro-kurde HDP. »

Ahmet Altan a le courage d’écrire, il a ce courage littéraire qui donne des livres puissants, qui resteront (les personnages et la situation sont intemporels…). Ce livre est une précieuse étincelle littéraire de liberté, je suis fier de l’avoir lu et vous engage à le découvrir si ce n’est pas déjà fait.

Autres citations :

« Grâce aux livres j’avais appris à examiner ainsi tous les êtres qui croisaient ma route, à commencer évidemment par moi-même. Je savais désormais que l’âme humaine n’est pas un tout, lisse et cohérent ; c’est un agrégat de morceaux dépareillés qui se soudent progressivement les uns aux autres. Et, à l’évidence, ces « jointures » ne sont jamais imperméables… »

« Ma place était dans ce monde hors du monde, ce monde privilégié et protégé où les réalités de l’existence, avec leurs laideurs et leur douleurs, étaient enfin révélées, sues, comprises, et qui en les nommant leur donnait une valeur et un éclat nouveaux, proprement miraculeux. Je pourrais devenir critique littéraire, pensai-je après le cours de madame Nemin. Dehors j’étais quelqu’un d’autre, certes, mais ici je me sentais honnête et courageux. »

Notes avis Bibliofeel novembre 2022, Ahmet Altan, Madame Hayat

10 commentaires sur “Ahmet ALTAN, Madame Hayat,

    1. Mon avis n’est pas mitigé. J’ai beaucoup aimé ce roman. La fin m’attriste car la situation en Turquie est préoccupante et la deuxième partie est le reflet de cet état de fait. Je conseille vraiment de lire ce livre, c’est un texte marquant et utile ! Merci pour votre commentaire.

      J’aime

  1. Bonjour Alain,
    Merci pour cette chronique forte qui met en lumière l’engagement d’Ahmet Altan !
    Tu m’as en tout cas donné envie de découvrir les passages réservés aux documentaires qu’apprécie Madame Hayat, cela m’intrigue, je me demande comment l’auteur parvient à retranscrire cette passion. Et que dire de l’extrait du cours de Madame Nermin ?
    Ce roman semble porteur d’un message important et de belles valeurs, merci.
    Lilly

    Aimé par 1 personne

    1. Ce sont les points forts du roman effectivement. Concernant les documentaires, on peut s’informer, réfléchir par bien d’autres voies que par la littérature. C’est presque rassurant à une époque où le livre est loin derrière l’image en terme de transmission. Presque… car je pense que l’image mobilise moins le sens critique. Enfin c’est mon avis. Merci pour cet échange Lilly. Bonne soirée

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