Annie ERNAUX, Mémoire de fille

Paru chez Gallimard en mars 2016

« Explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé. »

J’aime lire des livres d’Annie Ernaux pour le rythme des phrases et cette logique simple de raconter ce qui a eu lieu : « C’est toute la différence avec un récit de fiction. Il n’y a pas d’arrangement possible avec la réalité, avec le ça a eu lieu, consigné dans les archives d’un tribunal de Londres, avec nos noms, elle d’accusée et moi de témoin à décharge. » Il est ici question des suites d’un vol avec une copine dans un magasin mais cela vaut pour tout le récit car les faits, Annie Ernaux les a consignés au jour le jour, préparant son œuvre future.

C’est une auteure qui a un style d’écriture bien à elle et un vrai tempérament !!! Femme écrivaine, Professeure de lettre qui écrit des romans sociologique à partir du plus intime et engagée quand il le faut. On devine que le chemin n’est pas facile malgré les 23 romans, malgré les  nombreux prix reçus : Prix Renaudot en 1984 (La Place), Prix Marguerite-Duras et Prix François Mauriac en 2008 (Les Années), Prix de la langue française en 2008 (pour l’ensemble de son œuvre), Docteur honoris causa de l’université Cergy-Pontoise en 2014.

Dans « Mémoire de fille » elle entreprend de seulement faire revivre cette année 1958. Elle a 18 ans et elle est littéralement dans l’ivresse, très bien décrite, de se retrouver dans un groupe de son âge ou toutes les expériences sont possibles, elle qui a passé son enfance dans l’épicerie familiale et dans une pension religieuse.

Sa démarche surprendra ceux qui ne connaissent pas son histoire et certains critiques ne se sont pas privés de mépriser la banalité de certaines expressions qu’elle rapporte. Mais elle le veut ainsi, elle assume et cherche à faire revivre cette époque telle qu’elle a été vécue. Sa démarche est sociologique et son être fait des relations et des gens qu’elle a connus, qui ont parlé et vécu ainsi, avec les paramètres d’alors. Elle confronte son moi actuel avec la jeune fille immergée dans son rêve d’alors.

Dans cette fresque fidèle des petites choses, on voit émerger la réalité des rapports sociaux, par exemple la suprématie masculine et les brimades aux filles qui ne suivent pas docilement la norme imposée du groupe (dominé par les garçons évidemment). Il y a de la fraternité et de la dérision mais aussi de l’enchantement et de l’euphorie. « Mémoire de fille » est une œuvre de femme pour nous élever tous au-delà des préjugés.

Elle se raconte et tous ses livres sont une introspection. Il ne s’agit pas de biographie car elle est dans l’évocation de moments, souvent infimes, voire dérisoire. C’est une façon de vivre, de revivre à travers l’écriture : « Souvent, je suis traversée par la pensée que je pourrais mourir à la fin de mon livre. Je ne sais pas ce que cela signifie, la peur de la parution ou un sentiment d’accomplissement. Ceux qui écrivent sans penser qu’ils pourraient mourir après, je ne les envie pas. »

L’écriture est une façon de penser à la façon dont la vie s’organise, par exemple « exposer en somme cette question qui figure rarement dans la littérature : comment, au début de la vie, tous, nous nous débrouillons de ça, l’obligation de faire quelque chose pour vivre, le moment du choix et, pour finir, la sensation d’être, ou de ne pas être, là où l’on doit être ? »

J’avais beaucoup apprécié « La Place » : La mort de son père donnait à Annie Ernaux l’occasion d’évoquer son enfance et ainsi de ressusciter l’image de son père. Le style était aussi très dépouillé, l’auteure  s’efforçant de saisir l’essentiel à travers les détails de la vie de son père. Elle rapportait, sans aucun commentaire, les phrases entendues dans le passé. Surgissait alors le portrait passionnant de ces petits commerçants de Normandie dont l’angoisse était de « retomber ouvrier ». Devenue professeur de lettre, la mauvaise conscience émergeait : à la rencontre d’une ancienne élève, elle se demandait pour quelle raison celle-ci avait été envoyée en CET et avait ensuite échoué. C’est le type même du roman ayant des répercussions sur le lecteur qui peut avoir vécu des événements comparables.

« Sauver quelque chose du temps où on ne sera plus jamais. »

Je conseille également de lire « Passion Simple », récit d’amour pour un homme marié, avec une action dans un temps très court et « Les Années » qui par contre se situe dans l’après-guerre et jusqu’à la veille de l’élection de Nicolas Sarkozy. En écrivant à partir de son journal, elle parle d’elle-même dans les détails de l’époque où elle l’a vécu. Elle parle d’elle, de notre rapport au temps qui passe et de ce qui reste ou pas du réel. En fait, à travers son œuvre, elle nous raconte un demi-siècle d’histoire de France.

Je recommande les livres suivants : « La Place », paru en 1983, « Passion simple », paru en 1992, « Les Années », paru en 2008.

Notes avis bibliofeel juin 2019, Annie ERNAUX, Mémoire de fille

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