Mariette BERMOWITZ, Mindele, une vie

Mémoires d’une enfant rescapée de la Shoah

Paru en mai 2021, éditions L’Harmattan

Traduction de l’anglais, avant-propos, notes par Isabelle Macor

235 pages

Ce n’était pas évident pour moi, en plein été, d’ouvrir ce livre de mémoire d’une enfant rescapée de la Shoah. Heureusement, la photo de couverture d’une Mariette sûre d’elle-même, resplendissante dans ses 18 ans, m’a permis de franchir la porte et d’accéder à l’histoire tragique d’une famille juive victime de la Shoah, mais surtout à son histoire personnelle, à la quête de son être propre. Le ton bleu-vert de la couverture est magnifique. Son regard m’a d’emblée interpellé.

Ce livre est étonnant. Il fait beaucoup de bien. Il porte l’espoir et constitue un formidable enrichissement, une opportunité de célébrer la reconstruction d’une jeune femme ayant bénéficié d’une belle chaîne de solidarité afin de la sauver. Une fois le récit lancé – à l’après-guerre – je ne pouvais plus m’arrêter.

Bruxelles, novembre 1942, la maison est investie par la Gestapo, Mindele 4 ans parvient à s’échapper avec son père. Elle ne reverra jamais sa mère, ni ses frères et sœurs déportés vers les camps de la mort pour le simple fait d’être juifs ! Recueillie dans un couvent, elle devient Mariette, prénom qu’elle gardera. Elle trouve ensuite protection et amour chez trois sœurs à la campagne. Marthe, Thérèse et Marie vont devenir sa famille de substitution, lui apportant l’affection et la force d’affronter plus tard sa terrible histoire familiale. Elle appelle Thérèse « maman ».

« C’était Maman. Sa croyance naïve que quoi qu’il arrive la bonté et la gentillesse rachèteraient l’humanité. »

Bruxelles, 1946, elle retrouve son père dont elle ne comprend plus la langue, le yiddish. Ils vivent avec Mme Goldman et son fils Jean « dans un appartement froid et miteux ». Mariette a 12 ans quand ils partent pour New-York rejoindre « tante Rivka », cette sœur que son père n’a pas vue depuis 38 ans.

« Comment aurais-je pu savoir, à l’époque où Bob Dylan montait sur scène pour chanter The Time They Are A-Changin, que l’artiste idéaliste que j’avais épousé deviendrait un véritable rebelle ? » p 157. C’est une chanson parue en 1964 sur l’album du même nom, l’une des chansons les plus célèbres de Bob Dylan, exprimant bien l’état d’esprit des années 1960.

Les années 60 à Brooklyn : années d’université pour Mariette, de découverte de la liberté, des garçons. Elle enseigne le français à New-York, est mariée pendant 10 ans avec Alan qui va se faire une certaine notoriété sous le nom d’Alan Vega, puis « Suicide », nom d’artiste d’un plasticien et musicien plutôt déjanté. S’en suit une longue période de dépression.

«… j’eus un choc quand je le retrouvai sur l’internet et lus sa biographie. Il ne me mentionnait pas une seule fois. Pas une seule fois. C’était comme si notre mariage n’avait jamais eu lieu. Comme si cette partie de sa vie n’avait jamais été. Comme si je n’avais jamais existé. »

Dans les années 1970, elle part vivre quelques années en Iran, enseigne le français et l’anglais avant de rentrer aux États-Unis.

Le livre est très bien construit. J’ai apprécié les six pages de photos permettant de se familiariser avec les personnes citées tout au long du récit. Elles apportent une charge émotionnelle supplémentaire surtout pour la famille victime des crimes antisémites nazis.

L’autrice interroge un passé fait d’exode, de la recherche d’un port où jeter, enfin, l’ancre et trouver la paix. Est cité Guillaume Apollinaire : « Ô ma mémoire Mon beau navire Ô ma mémoire Avons-nous Assez navigué ? ». La mère de Mariette, Zysla, avait quitté la Pologne pour rejoindre un cousin et pour se marier à un veuf, Abraham, futur père de l’autrice, qui a déjà trois enfants. Fuir la misère, les pogroms, se raccrocher à une vague famille éloignée, affronter l’inconnu… Mariette, dans ce qu’elle appelle, « son errance afin de trouver ses racines », fera sur le tard le voyage en Israël, voyage qu’elle a longtemps repoussé, son esprit libre se méfiant de « La terre promise ».

Les premières pages m’ont interloqué. Mariette assiste à une fête grandiose en Allemagne en 2005, pour l’anniversaire d’une tante de son compagnon, Wilhelm. Dans l’hommage rendu sous forme de projection vidéo, Annaliesa, la tante, apparaît alors qu’elle a quatorze ans, en tenue des « Jeunesses Hitlériennes, une croix gammée cousue au bras gauche. » Le fils de celle-ci a même entraîné ensuite Wilhelm dans son bureau pour lui montrer sa « collection de souvenirs nazis ». Malaise… surtout quand Wilhelm répond à Mariette, dans la voiture, en repartant : « Que pouvais-je dire ? Pas grand-chose. Après tout, nous étions ses hôtes. » Malaise du lecteur que je suis quand on en reste au vague projet d’écrire une lettre à la tante… Alors, quand la suite à cet épisode est donnée dans les dernières pages, je sais que ma sensibilité s’accorde à celle de l’autrice, que ce livre va me marquer pour longtemps. Coïncidence, je trouve cette citation de Ginette Kolinka tirée de Retour à Birkenau, citation tellement difficile quelquefois à mettre en pratique, mais essentielle : « Si vous entendez vos parents, vos proches, des amis, tenir des propos racistes, antisémites, demandez-leur pourquoi. Vous avez le droit de discuter, de les faire changer d’avis, de leur dire qu’ils ont tort. »

La couette de sa mère, quelques photos retrouvées, les réminiscences d’odeurs, tout ce qu’elle peut récupérer lui permet de se déprendre peu à peu de cette terrible histoire familiale :

« J’avais le sentiment qu’elles n’appartenaient qu’à moi, tout comme je savais que la couette de ma mère m’appartenait. Et même si je ne le savais pas encore, en protégeant mon héritage, je sauvegardais mes histoires, mon histoire, ma survivance. »

Après avoir lu et chroniqué l’essai de Daniel Oppenheim « Le désir de détruire », s’intéressant à la difficile résilience face aux traumatismes majeurs du passé, leurs effets déstabilisants ou déstructurants sur les descendants, il était bon pour moi de découvrir ce livre rempli d’amour et de reconstruction réussie. Deux faces des possibles humains en fonction des circonstances et des solidarités humaines sans oublier, bien entendu, les possibilités personnelles de chacun. Mariette nous présente sa vie, une vie extraordinaire remplie de doutes mais surtout d’énormément d’amour, « de désir de construire ». Cette pulsion de vie là est magnifique et ce livre précieux dans cette quête exemplaire.

Notes avis Bibliofeel août 2021, Mariette Bermowitz, Mindele, une vie

12 commentaires sur “Mariette BERMOWITZ, Mindele, une vie

  1. A la façon dont tu parles de ce livre, on sent combien tu l’as aimé. Et forcément, ça fait envie. J’ai lu ( à une époque) bcp de livres sur la Shoah. Un irrépressible besoin de savoir….
    La Shoah, ça fait partie de l’histoire de cette femme. Mais d’une vie aussi, sa vie après..

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ton retour et l’intérêt que tu ressens pour ce livre. Oui, je le trouve formidable. Oui, je l’ai aimé car il donne une touche d’espoir face au problème de la violence faite aux hommes, aux femmes, aux enfants tout au long des époques… Et ça ne se calme pas beaucoup… Pour moi, il clôt peut-être pour un temps cette recherche commencée avec « Un jour, un crime » de Pontalis, puis « Un monde sans esprit, la fabrique du terrorisme » et enfin juste avant Mariette, de Daniel Oppenheim, « Le désir de détruire ». J’avais certainement besoin de cela après Charlie Hebdo et le Bataclan. Les circonstances du meurtre de Wolinski m’ont beaucoup touché. Cette femme est admirable, son courage, sa ténacité dans la résilience sont des exemples forts, déterminants pour avoir foi dans un avenir possible (on ne dit plus un avenir radieux…). Elle a 83 ans et vit à New-York. Toute ma gratitude à elle, à la littérature pour ces fleurs qui poussent sur ces terrains improbables. Belle journée Solène et merci encore !

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      1. Comme je comprends ! Et oui, toutes ces raisons font que bien plus qu’un désir, j’ai besoin de lire ce livre. MERCI infiniment Alain pour, non seulement cette chronique-là, mais toutes les autres, toutes plus enrichissantes les unes que les autres.
        Bonne journée à tou également.

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  2. Oups! Mon commentaire est parti sans être terminé.
    Juste te dire que je note le titre et l’auteure. Le livre va rejoindre ma PAL.
    Dans l’immédiat, j’ai le nouveau Jaenada en cours ( 748 pages). Tout de suite après, je passe à Cecile Coulon ( Seule en sa demeure)…
    Après après, il faudra encore et toujours trouver le temps. En tout cas, MERCI Alain pour cette excellente chronique.
    Bonne continuation de ton après-midi, à bientôt !

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    1. C’est peut-être « Au printemps des monstres » ? On reste alors en plein dans le sujet. J’espère avoir ton avis car c’est un livre que j’aimerais lire… Je termine les 764 pages des Buddenbrook de Thomas Mann, un pavé également.
      Bonne journée et belles lectures !

      Aimé par 1 personne

    1. J’ai compris le sourire et te remercie mais je m’interroge sur trouvée ? Peux-tu me dire ce que tu as trouvé ? Si c’est le livre, je suis ravi mais c’est une interprétation hasardeuse… Merci de préciser 🙂

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