Alice FERNAY, Les Bourgeois

Paru aux Editions Actes Sud, août 2017

J’aime l’écriture d’Alice Ferney. J’avais adoré « La conversation amoureuse », puis l’étonnant « Paradis conjugal ». J’ai été intéressé par les thèmes abordés dans « Le règne du vivant », en prise avec la défense des espèces menacées. C’est une autrice dont j’aime suivre les publications et je ne pouvais qu’être curieux de sa dernière production.

Alice Fernay raconte l’histoire de cette famille Bourgeois – c’est son nom – appartenant justement à cette grande bourgeoisie aux avants postes de l’Histoire (tous ou presque feront carrière dans l’entreprise, l’armée, la religion, la justice…). Je viens de terminer ce livre dense et il me reste une sensation de vertige à la lecture de la relation de toutes ces vies et de tous ces évènements qui se déroulent sur plus d’un siècle.

Pour avoir effectué moi-même des recherches généalogiques, je sais que ce n’est pas simple de raconter à quelqu’un d’autre le fruit de ce travail. On prend vite le risque de se perdre dans toutes les dates, toutes les ramifications se démultipliant au fil des générations. Dans ce livre, Alice Fernay réussit un tour de force en nous racontant sur une longue période, de la première guerre mondiale à nos jours, la vie familiale des patriarches Bourgeois, Henri et Mathilde, de leur huit garçons et deux filles ainsi qu’une bonne partie de leur descendance jusqu’à nous.

Ce livre de quelques 350 pages est une suite de journées particulières, découpant le temps long, racontant des tranches de vies de 1869 à 2016 avec des moments d’aller-retour.

Au final je ne suis pas sûr de savoir qui est la narratrice – si une lectrice ou un lecteur de cet article le sait, je suis preneur. Est-ce Alice Fernay elle-même qui raconte son histoire familiale ? Réelle ? Romancée ? Est-ce totalement fictif, comme je le pense, mais d’un milieu social bien connu de l’autrice, le sien ? La petite fille de la couverture est-elle Alice elle-même ? Je le pense mais rien ne vient le confirmer… Au fond ce n’est pas grave car on n’en reste pas au niveau de la saga familiale à partir de Valentine, la mère de Henri, 24 fois grand-mère ! Là où ce livre est intéressant, c’est bien dans les destins individuels et leur imbrication dans l’Histoire. Il y a un véritable travail historique, les évènements nous étant contés dans le détail, avec la même minutie que la description de chacun des personnages : la première guerre mondiale et la seconde, la guerre d’Algérie, les guerres coloniales, mai 68 et même l’attentat de Charlie Hebdo en 2015…

« à la mémoire, à l’avenir, à la fraternité des temps ». Telle est l’adresse de début du roman. Ce n’est pas anodin car Alice Fernay trouve une sorte d’équilibre entre les silences, les erreurs de cette famille appartenant aux cercles dirigeants et l’Histoire qui a bel et bien tranché (on sait ce qui en est advenu et pas eux au moment de le vivre). Entre « mémoire » et « avenir », leurs choix n’étaient souvent pas les bons mais il était conforme à leur éthique, leur milieu social dont on ne s’extrait pas facilement. La perméabilité de chacun de nous aux idées novatrices est réduite nous dit l’auteure.

« Et que pensa Mathilde de ses contemporaines qui réclamèrent le droit de vote ou l’égalité des salaires, et furent après la guerre renvoyées dans leurs foyers sans obtenir satisfaction ? Marguerite Durand par exemple, fut-elle aux yeux de Mathilde une actrice qui se prenait pour une femme politique ou bel et bien une figure du droit des femmes ? Les noms de marguerite Bodin ou d’Hélène Brion disaient-ils quelque chose à Mathilde ? Ces institutrices réveillèrent-elles chez la jeune femme l’idée d’une autre manière de penser et de vivre ? Quelle était la perméabilité de son milieu aux idées progressistes ? Un milieu n’est-il pas justement cet espace clos et obtus ? On peut avoir l’esprit fermé par tant de chose – l’habitude, la peur, la foi, l’orgueil, la certitude. »

Dans la famille Bourgeois, l’éducation vise à inculquer de vraies valeurs, Alice Fernay n’est aucunement d’un camp ou d’un autre, elle veut comprendre le point de vue de chacun dans le respect et la vérité. Comprendre l’autre n’est-ce pas déjà un début de la fraternité qu’elle mentionne dès la première page ?

« C’était sans violence mais sans laxisme, et loin d’être étriqué (cet adjectif qui sert si souvent à décrier les bourgeois), ce n’était pas débridé évidemment, c’était une quête de noblesse de cœur. Entre étriqué et débridé, il y a droiture : répondre par ce qui est juste, recevoir les évènements et les personnes en se tenant de face et debout. Les dix enfants Bourgeois étaient élevés ainsi : ils seraient consubstantiellement droits. »

« Se tenir droit à la face de Dieu et des autres, recevoir le sort tel qu’il vous est donné, ne pas se plaindre mais poursuivre, voilà ce que devait réussir un Bourgeois. »

Il y a aussi bien des interrogations (et des pistes de réponses) d’ordre philosophique : « A quoi menait la distinction morale de cette famille ? Etait-elle simplement l’habit d’une indifférence polie ? Est-ce une contradiction ambulante, comme si la morale consistait seulement à respecter la morale plutôt qu’à se préoccuper d’autrui ? Comme s’il s’agissait de servir ses valeurs supérieures et non les simples personnes qu’elles visent justement à protéger ? »

« Le monde changeait mais les Bourgeois pas tellement. La religion était une force immense pour les tenir loin des révolutions et des révoltes. »

L’écriture est classique mais inventive et convoquant les sensations : quand toute la famille est conviée à un anniversaire, cela donne « On entendait claquer les portières et les coffres, bruits typiques du voyage motorisé, comme dans une transhumance les cris des bergers et les aboiements des chiens. »

Il faut aussi lire ce livre pour apprendre des petites choses amusantes mais qui disent beaucoup, par exemple ce que signifie pendant la guerre d’Indochine, « aller au cinéma » ou encore « rouler en bikini »…

Ou encore lire pour l’inattendu, comme cela m’est arrivé à la page 217, quand le père emmène ses deux fils au cinéma voir « L’épave » film de 1949 de Willy Rozier avec Françoise Arnoul, m’amenant à stopper illico la lecture, à rechercher sur internet ce film, à trouver une vidéo complète du film, à la visionner sans pouvoir stopper avant le mot fin, puis à tout regarder ou presque sur cette Françoise Arnoul – magnifique dans le rôle de la Perrucha…

Il faut lire ce livre aussi car le passé devient souvent un grand résumé indistinct, là il prend corps. Nous oublions et c’est une grâce comme le dit la narratrice car ce serait fou de tout garder. Mais se souvenir est un bien précieux dont il ne faut pas trop se priver.

Notes avis bibliofeel décembre 2019, Alice Ferney, Les Bourgeois

8 commentaires sur “Alice FERNAY, Les Bourgeois

    1. Je comprends tout à fait. Le choix des livres, d’un auteur ou d’un thème est quelque chose d’important et personnel. Pour ma part c’est très compliqué car je cherche le livre qui va correspondre à ma sensibilité et mon envie du moment, et en plus de tout cela la perle rare qui ne me décevra pas. En même temps il faut bien découvrir et donc prendre des risques ! C’est là où tous les avis, les critiques, et le flair aussi, vont jouer un rôle non négligeable. Pour Alice Fernay, je ne suis pas vraiment objectif car je lui suis toujours reconnaissant de l’expérience de ses précédents livres, notamment la conversation amoureuse. Quelque part ça ne s’explique pas, j’aime sa mise en musique des mots. Les Bourgeois n’est certainement pas son livre le plus réussi… Merci d’avoir lu mon article.

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