Irène NÉMIROVSKY, Les vierges et autres nouvelles

Paru en 2009, Éditions DENOËL

Lu en folio paru en janvier 2011

J’ai choisi de ne pas lire dans l’ordre présenté les douze textes de ce recueil, de commencer par les plus courts, afin de m’imprégner de la « façon » Némirovsky. Lire en ayant une idée de la vie de l’autrice permet de profiter de la richesse d’une œuvre miraculeusement sortie de l’oubli.

D’origine juive ukrainienne, Irène Némirovsky est née en 1903 à Kiev. Enfance dorée sans amour. Toute la riche famille fuit la Russie à la révolution et s’installe dans le sud de la France. Elle écrit et connaît le succès dès son premier roman, David Golder (1929), puis avec Le bal (1930). Après l’exode, elle se réfugie dans un village du Morvan avant d’être arrêtée par les gendarmes français, puis déportée et assassinée à Auschwitz, l’été 1942. Âgée de treize ans, sa fille aînée, Denise, emporte dans sa fuite une valise contenant une relique douloureuse : le manuscrit ultime de sa mère, Suite française, qui ne sera publié qu’en 2004 (prix Renaudot). Depuis les rééditions et éditions posthumes s’enchaînent et une nouvelle notoriété vient couronner le talent littéraire d’une autrice au terrible destin. Cette autrice nous permet de mieux comprendre le XXème siècle et surtout d’accéder à la détresse d’une femme, d’une artiste dans la tourmente des exils et des tentatives de s’en sortir par l’écriture.

Echo : Cette très courte nouvelle de 6 pages est une des plus belles. Comme un écho de l’enfance. On y sent toute la détresse et l’humour qui met à distance certaines réminiscences douloureuses. Son père, qu’elle admirait, avait eu peu d’intérêt pour elle, occupé par ses affaires, souvent en voyage ou à jouer des fortunes au casino. Pourtant elle l’adorait et l’admirait. Il s’agit ici, d’un petit garçon mais c’est Irène que j’ai vue. Et quelle chute, une des plus réussies du recueil.

« Ce petit enfant lui tournait le dos et contemplait la rue, les lumières orangées qui brillaient faiblement dans les maisons et le ciel gris de l’hiver. »

La voleuse : mise en scène de trois générations de femmes et des vies brisées par l’incompréhension, le manque d’amour. La petite fille butée, tenace, c’est Irène ?

Les vierges : cette nouvelle, titre du recueil, est très réussie. Une histoire de femmes, comme souvent dans ces courts récits. « Ils s’étaient aimés : ils n’avaient pas vécu heureux ensemble. Ils étaient violents et jaloux tous les deux, aussi incapables l’un que l’autre de résignation et de douceur. » La condition des femmes décrite ici : la violence comme communication de Camille ou le morne célibat d’Alberte, de Blanche, de Marcelle. N’est-ce pas la vie de ses parents qu’elle met en scène à travers le récit de Camille ?

« C’est à peine une question d’amour. J’avais besoin d’une inflexion de voix, d’un bruit de pas, du contact de sa main sur ma nuque, de ses coups et de ses baisers. Besoin comme de pain, d’eau et de sel. »

Magie : Cette nouvelle décrit, de belle façon romancée, l’ambiance alors qu’Irène a 15 ans et qu’en janvier 1918, les Némirovsky gagnent en traîneau la Finlande puis s’installent dans un hameau avec d’autres russes qui attendent comme eux de voir quelle tournure prendront les événements. Neige, solitude des exilés de la révolution russe, jeux et séances de spiritisme, coups de feu dans le silence, la guerre civile sévissant aussi dans cette région. « Les cartes », questionnent également le destin qui est maléfique. La menace est là et le bonheur fuyant, toujours ! Et « Les revenants » évoquent des souvenirs bien lointains de l’enfance…

La peur : trois pages et quelques lignes pour dire l’absurdité des armes, de la guerre. Superbe ! « La grande allée » aussi sur le même thème.

L’inconnue : une célébrité piégée. Le calcul des arrivistes, l’amour comme piège tendu dans l’ombre. Effrayant !

« Dans une ville ou il devait prononcer une conférence, il parla d’une voix tellement enchifrenée, se mouchant et toussant sans cesse, que l’assistance elle-même, prise de contagion, accompagna sa voix d’un cœur discordant de reniflements et d’éternuements, et la conférence n’eut qu’un succès médiocre. »

L’ami et la femme : curieuse histoire de cette femme punie pour ne pas être restée fidèle à son ami décédé. Les clichés, les préjugés, misogynes – mais pas seulement – reflets de l’époque et de sa classe sociale, éclatent ici et dans l’ensemble de l’œuvre de cette autrice. Elle interroge rarement la réalité, elle la dépeint seulement telle qu’elle la voit, une sorte de naturalisme, pas du social, elle qui a aussi publié chez Gringoire ou Je suis partout, des publications collaborationnistes d’extrême droite.  

Ces nouvelles sont de qualité inégale, mais toutes nous disent beaucoup de la vie d’Irène Némirovsky. C’est une autrice qui sait peindre ses personnages, avec humour, ironie bien souvent ! Un miroir est tendu vers ce passé qui traverse la Russie, la guerre, la haine de classes sociales fortunées, la solidarité parfois des petites gens. Elle avait écrit plusieurs scénarios de films, sans succès. La nouvelle « film parlé » – dans un style très différent des autres –, illustre ce travail de préparation d’une œuvre à écrire ou un film à tourner et elle met en avant cette soif d’amour maternel qu’elle n’a pas eu.

Lu dans le cadre du mois des nouvelles, organisé par le blog « Les miscellanées d’Usva », dont on peut découvrir les chroniques de l’édition 2021 ici

Notes avis Bibliofeel janvier 2021, Irène Némirovsky, Les vierges et autres nouvelles

Autre citation :

« Elle n’a aimé qu’un homme qui est mort. Il ne lui reste rien à présent. Et voici que la misère la menace. Et cela à cause de la sottise, de l’égoïsme, de la dureté d’une créature humaine. Elle baisse la tête et sort. »

« Mais un émigré russe, pris entre le soucis de trouver du travail, les dettes à payer et la carte d’identité à renouveler, n’a guère le temps de songer à son bonheur conjugal. On vit ensemble parce qu’on a commencé ainsi, un beau jour, et les années passent peu à peu, tant bien que mal. »

« Une femme n’oublie rien, au contraire, et c’est bien plus fort, bien plus terrible que chez les hommes, songea-t-elle, car ce n’est pas notre raison qui se souvient, mais les profondeurs mêmes de la chair. »

23 commentaires sur “Irène NÉMIROVSKY, Les vierges et autres nouvelles

    1. Oui tout à fait d’accord même si j’ai trouvé dommage de commencé par « film parlé », une nouvelle écrite dans un style déroutant qui m’a donné envie de refermer prématurément le recueil. Sur le plan historique, sur le plan des idées, des sentiments, c’est d’une très grande richesse !

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        1. Je relis en partie « Suite française » avec la terrible correspondance 1936-1945 placée en fin de volume. Édifiant quant à l’exode de 1940. Un document utile ! merci pour ces échanges et bonne soirée !

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  1. Bonjour,
    J’ignorais qu’elle avait écrit des nouvelles, c’est une auteure que j’aime beaucoup, et je vois qu’on retrouve dans ce recueil certains des épisodes de sa vie qu’elle a évoqués dans des romans (comme le séjour en Finlande, dans Le vin de solitude). Je note pour le mois de la nouvelle en mai (et oui, il y en a 2 !!).
    Ingannmic (https://bookin-ingannmic.blogspot.com/)

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    1. Merci pour ton commentaire. Oui c’est l’intérêt de ces nouvelles, et pas seulement, les descriptions et le climat de l’époque sont très bien décrits. J’aime lire les recueils de nouvelles. Je note pour ce mois de mai 😀

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  2. Cela fait longtemps que j’ai « Suite française » sur ma liste, et je me trouve charné en lisant cette chronique. Les extraits sont également une vraie invitation à lire ce livre. Merci !

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