Dominique BONA, Mes vies secrètes

Paru chez Gallimard en septembre 2019

Dominique Bona, solaire et captivante !

J’ai découvert cette auteure solaire de la plus belle façon puisque la rencontre s’est faite lors d’un dîner-débat dans le cadre du festival « Terre à vins, terre à livres » à Savennières, fin septembre 2019.

La soirée d’ouverture avait lieu dans la salle du Fresne de ce beau village d’Anjou le vendredi 27 septembre. Je découvrais ce festival qui en est pourtant à sa quinzième année d’existence. Le programme m’a intéressé d’emblée : un village d’Anjou sur la Loire, Danièle Sallenave en Présidente illustre, les vins généreux d’une appellation discrète, le thème « les biographies ».

Dominique Bona a, entre autre, écrit une biographie « Colette et les siennes » parue chez Grasset en 2017. Le dîner était préparé, à partir des recettes de Colette, par l’équipe du restaurant « Le Chenin » de Savennières, dîner simple et excellent entrecoupé des interventions de Danièle Sallenave et de Dominique Bona, toutes deux de l’Académie française. Quelle belle et bonne soirée passée avec ces belles et bonnes personnes, partageant généreusement leur savoir et leur superbe humanité ! Au retour, la lecture du tout nouveau roman de Dominique Bona « Mes vies secrètes » a délicieusement prolongé ce festival (le programme se déroulait sur quatre jours).

C’est un livre original car fait de ce qu’il m’a semblé être les coulisses de ses principaux livres. Elle a écrit de nombreuses biographies depuis son premier livre en 1981. Dominique Bona dévoile ce qui la construite telle qu’elle est aujourd’hui : écrivaine reconnue et, me semble-t-il, comblée. Elle nous présente sa famille imaginaire avec une belle écriture, faite de souplesse et d’humour. Cette famille imaginaire, ce n’est pas une famille imposée par la destinée ou par des nécessités d’édition. Ses choix ont été ceux d’un feu intérieur, de sa propre passion et elle a mené des enquêtes, souvent pleines de risques et d’embûches, en cherchant (trouvant ?) une part d’elle-même.

Les deux premiers chapitres sont consacrés à Romain Gary dont elle a formidablement bien parlé au dîner du festival. A 18 ans, elle lit « Les racines du ciel » qui sera à l’origine dit-elle, de sa vocation de biographe.

« Romain Gary, je le connaissais pourtant. Je croyais même bien le connaître. Et je l’avais rencontré  » pour de vrai  » dans un passé pas si lointain — sans que quiconque, ni même lui, en sache rien. » Elle mettra 4 ans pour écrire cette biographie de Gary sortie en 1997.

« Même la couleur du ciel, qui passe si souvent de la clarté à l’orage, connaît l’impermanence. Mon récit, tel que je l’écrivais au jour le jour, si souvent ballotée, chahutée, s’est éclairé de moments lumineux. Et joyeux. Je leur dois ma survie. Et de n’avoir pas enterré, sitôt née, ma vocation de biographe. »

Elle relate les coulisses d’une émission « Apostrophes » de Bernard Pivot où elle participe avec son éditrice Simone Gallimard et c’est passionnant de découvrir ses sentiments à ce moment de sa carrière débutante face à ces monstres sacrés.

Un chapitre est consacré à la visite au cherche midi de Jean Marie Rouart, dont la famille incroyable est en lien avec bien des personnages évoqués dans ce livre, un auteur qu’elle retrouvera à l’Académie bien plus tard. Elle collabore alors à France culture. Puis elle raconte sa collaboration avec Simone Gallimard, au « Mercure », dévoilant des facettes passionnantes de l’édition de cette époque.

Elle revient ensuite sur sa biographie des sœurs Hérédia « Les yeux noirs » et s’attarde particulièrement sur Pierre Louÿs : « Ses dons poétiques, reconnus de tous, particulièrement dans le cercle des Heredia, où Gide, Valéry et Proust, ces jeunes gens prometteurs, seraient les génies de demain, furent à les en croire exceptionnels. »

Paul Valéry est présenté dans un chapitre plein d’humour avec l’évocation  de la complexité de l’œuvre pour l’étudiante qu’elle était. « Pendant ce long trimestre, nous avons décortiqué  La Jeune Parque vers après vers — il y en a 512 ! ». Elle s’intéresse aussi à la vie sentimentale du poète et parle formidablement bien de sa passion pour Jeanne à la fin de sa vie.

Le chapitre « Pour un bouquet de violettes » est consacré à Berthe Morisot, génie de l’impressionnisme. Beau portrait de femme artiste au milieu de tous ces hommes reconnus tels que Manet, Degas, RenoirDominique Bona parvient parfaitement à nous faire entrer dans l’intimité d’un personnage clé de la vie culturelle parce que femme ayant réussi à faire bouger les lignes.

Dans les fantômes du Kapuzinerberg, elle parle de Stefan Zweig, des conditions dans lesquelles elle a écrit « Stefan Zweig, l’ami blessé ». Elle se remémore ses recherches sur les lieux où il a vécu, sa maison à Salzbourg puis Petrópolis dans les hauts de Rio de Janeiro quand il a dû fuir le nazisme. « La biographie devait prendre en compte cette trame historique, le tissu même de la vie de Stefan Zweig. » On la sent touchée par ce grand intellectuel, mondialement célèbre à l’époque, au destin tragique : « Il croyait à l’entente fraternelle des peuples et mit toute son énergie d’intellectuel dans l’œuvre de réconciliation. »

« L’épouse insoumise » dont il est question ensuite, c’est Clara Malraux, femme de caractère ayant vécu une vingtaine d’année en compagnie du grand André Malraux. A ce stade, je m’aperçois que les femmes occupent une grande place dans les biographies de Dominique Bona. Ce n’est pas pour me déplaire, moi qui avais adoré le livre de Laure Adler « Les femmes qui lisent sont dangereuses », Laure Adler qui devait être présente au côté de Danièle Sallenave et de Dominique au festival de Savonnières mais qui n’avait pas pu venir !

L’auteur nous livre « les secrets d’un homme convenable ». Cet homme prétendu convenable c’est André Maurois. Elle nous raconte son premier mariage, la perte de la femme aimée Jane-Wanda, le remariage de raison, les nombreuses aventures de cet homme célèbre et controversé — il s’est exilé aux États-Unis lors de la seconde guerre mondiale… Elle a pu avoir accès aux lettres d’amour du grand écrivain. « Leur témoignage de première main était une manne pour comprendre une vie et les mécanismes du destin. »

Pudeur ?, de Dominique Bona à l’égard de Michel Mohrt, auteur dont je découvre le nom…, Elle a pris son siège à l’Académie française (ça se passe comme cela !) : « … un écrivain à contre-courant, ayant approché de trop près des zones dangereuses et coupables du passé… ». Ces zones dangereuses approchées c’est sa participation à l’action française, des amitiés avec des collabos notoires…

Puis un chapitre émotion XL ! Camille Claudel. Celle-ci internée 30 ans dans un asile fait dire à l’auteure : « Jamais autant qu’à Montfavet je n’ai eu la conviction que le biographe est un voyeur, la biographie un rideau qui s’écarte. » Dominique Bona reste très mesurée dans ses conclusions, mais elle note : « Mme Claudel mère avait formellement interdit toute correspondance à sa fille. Trois personnes seulement y étaient autorisées : la mère, le frère, la sœur. » Glaçant ! Et concernant son frère, le célébré Paul Claudel : « La mort de Camille avait porté un coup fatal à sa réputation de grand poète chrétien. »

Le destin de bien des artistes présentés ici aurait pu être différent si des alliances, des rencontres autres avaient abouti, étaient survenues, mais Dominique Bona en appelle au « code d’honneur » du biographe qui pour elle ne doit pas inventer ce qui n’a pas été.

Quand elle parle de Dali c’est pour mieux nous conter la muse Gala : « Eluard puis Dali ont puisé en elle des forces qu’ils n’avaient pas… ».

Dominique Bona passe ensuite en revue les maisons de ses personnages qui ont pris tant de place dans sa vie et s’attarde sur les maisons de Colette, femme éprise de liberté, modèle pour l’auteure qui en mélange sa vie avec la sienne : « La dernière maison, j’aurais voulu qu’elle soit pour moi la première : le mas de l’enfance heureuse. Celui où j’ai écrit mon premier roman et où mes enfants ont grandi. » Un des moments les plus émouvant du livre, qui en compte pourtant beaucoup !

Derrière ces portraits qui renvoient à ses biographies précédentes, c’est sa propre autobiographie qu’elle construit. En se drapant dans ces pages de souvenirs prestigieux, elle dévoile des pans du passé et se dévoile pour notre plus grand plaisir. Elle semble nous présenter sa famille de cœur, et il me semble, moi aussi, retrouver une famille que le temps avait éloigné de moi… J’ai ainsi découvert que la biographie est loin d’être un genre mineur mais peut être œuvre essentielle littéraire et humaine.  Que serait la vie de la pensée sans ce retour sur le passé ? « Les biographies, je les écrivais pour rendre la vie à des personnages du passé, que le temps avait figés ou éloignés. »

Le dernier chapitre, véritable plaidoyer rendant sa grandeur à la biographie d’écrivain, est superbe, ne le manquez pas ! L’émotion culmine au bout de la dernière phrase…

Notes avis bibliofeel novembre 2019, Dominique Bona, Mes vies secrètes

2 commentaires sur “Dominique BONA, Mes vies secrètes

  1. Auteure que je ne connais pas plus que cela mais vous me donner envie d’en savoir plus sur cet enchainement de biographies, je vais d’ailleurs lire le joueur d’échec de S. Zweig très bientôt. Merci cette intéressante chronique!

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