Haruki MURAKAMI, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil

Traduit du japonais par Corinne Atlan

Editions Belfond 10/18, décembre 2018. Date publication originale 2003

Après la découverte que fut pour moi « Des hommes sans femmes » – un recueil de nouvelles qui m’avait dévoilé un auteur époustouflant – il fallait que je lise un roman, une  histoire dans laquelle s’installer. Les nouvelles ont quelque chose d’excitant car elles nous immergent rapidement dans le récit, tout va vite et souvent la chute arrive de façon abrupte. Il faut ensuite tout recommencer avec de nouveaux personnages, une nouvelle histoire…

Là, nous sommes dans la peau de Hajime et ceci pendant 260 pages ! La lecture dans un temps assez rapproché du livre de nouvelles – paru en 2018 – et de ce roman paru en 2003 est intéressante. J’ai retrouvé les mêmes thèmes : les rencontres, les rapports homme-femme, la solitude, le destin, le fantastique, les non-dits… Et aussi l’art de Haruki Murakami de tenir le lecteur en brouillant les pistes, chaque page nouvelle apportant ses surprises dans un scénario pourtant assez banal d’amour contrarié.

Hajime est enfant unique, ce qui est à l’origine de complexes et de difficultés dans les relations avec les autres dès l’enfance. A douze ans, sa seule amie est Shimamoto-san, avec qui il partage lectures, musiques – notamment « Au sud de la Frontière » de Nat King Cole –, promenades, confidences.

La chanson du livre de Murakami : « South of the border », version attribuée à Nat King Cole, mais sans certitude…

Hajime et Shimamoto-san se perdent de vue sans que cet amour d’enfance ne soit vraiment réalisé. Il connaîtra l’amour avec Izumi, et avec la cousine de celle-ci… Par la suite, c’est avec Yukiko qu’il fondra une famille et aura deux filles. Par le père de Yukiko, directeur d’une entreprise de construction, il accédera à la réussite professionnelle et sociale tout en tentant de garder ses propres valeurs :

« Je comprenais parfaitement ce que mon beau-père voulait dire. Ce qu’il appelait « savoir-faire » était un système qu’il avait construit – un système assez dur et complexe consistant à obtenir des informations fiables, à s’entourer d’un réseau humain efficace, à investir et en titrer des bénéfices. Ces bénéfices étaient ensuite augmentés, transformés en passant à travers un filet délicat de lois et d’imposition, ou bien ils changeaient de nom et de forme. Mon beau-père voulait m’apprendre les rouages d’un tel système. »

Le livre s’inscrit dans le monde moderne à travers ces réflexions sur l’économie et la politique, évoquant les revendications de 1968, qui ont aussi touché le Japon – tout comme le Covid, l’évènement était mondial –. Bien curieux passage quand l’auteur décrit les parents d’Izumi : « Les parents d’Izumi étaient fous de tennis et chaque dimanche, raquette en main, ils se rendaient sur un court voisin. Les dentistes communistes fous de tennis me paraissent une espèce des plus rares. » Humour japonais ??

Mais Shimamoto-san n’est pas totalement disparue… Il pense la croiser dans la rue sans oser l’interpeler. Quand il devient propriétaire de clubs de jazz – Haruki Murakami a lui-même ouvert un club de jazz à Tokyo en 1974 et le prénom du héros qui se confie à nous commence aussi par H – il a la surprise de revoir Shimamoto-san. Tout pourrait recommencer ? Sauf que Hajime a une vie épanouie avec Yukiko qu’il aime et il adore ses filles. Les deux clubs de Jazz qu’il a pu ouvrir avec l’appui financier de son beau-père marchent bien.

L’auteur semble construire une œuvre solide à partir des éléments qui ont fait la renommée de la littérature nippone à travers les grands classiques de Yasunari Kawabata (1899-1972), Junichirô Tanizaki (1886-1965), Yukio Mishima (1925-1970). Néanmoins le style et cette touche de poésie que j’avais tant appréciée dans « Des hommes sans femmes » m’ont manqué. Ici les phrases se succèdent dans la fluidité mais sans grande invention, le réel ou ce qui en tient lieu prenant toute la place. Le récit cherche à être dans la psychologie des personnages mais cela donne des formules curieuses, ainsi quand Hajime raconte ses années d’université et sa participation à quelques manifestations. Cela prête même à rire alors que je ne pense pas que ce soit l’effet désiré :

« Chaque fois que, dans une manifestation, je donnais la main à mon voisin, je ressentais un vague malaise, et quand je devais jeter des pavés sur les policiers j’avais l’impression de ne plus être moi-même. »

Shimamoto-san n’est pas traitée de la même manière, elle reste dans l’inaccessible, le mystère, la poésie et elle est décrite par son apparence physique dont sa démarche particulière due à une maladie dans son enfance. D’elle, on ne saura que peu de chose alors que la psychologie de Hajime se veut très précise. L’amour serait-il une illusion, quelque chose en dehors du réel, de désiré mais d’inaccessible ? Cela me semble une morale peu originale.

Une autre explication pourrait expliquer le style si différent entre le livre de nouvelles et ce récit : la traduction de ce roman a été réalisée par Corinne Atlan alors que « Des hommes sans femmes » a été traduit par Hélène Morita. Cet aspect me semble très important car traduire, on l’oublie souvent, c’est transposer. Ce qu’en dit Hélène Morita, elle qui a pris la suite de Corinne Atlan et de Rose-Marie Makino-Fayolle en 2007 pour les traductions de Haruki Murakami, dans cette interview au salon du livre de 2016, est éclairant :

« Traduire du japonais en français est déjà une tâche compliquée parce que ce sont des langues très différentes, avec des structures totalement différentes. Il faut faire tout un travail de reconstruction du texte, un travail infiniment plus compliqué que lors d’une traduction d’une langue européenne. Par exemple la temporalité est très particulière, pas du tout comme dans notre langue. Dans notre culture il y a une ligne temporelle, avec dans la langue française des temps pour situer les événements dans cette ligne. En japonais pas du tout. Alors parfois on est perdu dans le déroulement des événements. A tel point que quand vraiment je ne sais pas je pose la question à des Japonais, mais ils me font des réponses différentes. Alors il faut bien trancher. »

Malgré ces quelques points négatifs pour moi, cela reste une très belle expérience de lecture que je recommande. Je vais attendre un peu avant de poursuivre avec cet auteur, mais je compte bien découvrir d’autres titres de son œuvre foisonnante et je suis curieux de lire « 1Q84 » traduit par Hélène Morita.

Notes avis Bibliofeel août 2020, Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil

14 commentaires sur “Haruki MURAKAMI, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil

  1. j’ai adoré « Kafka sur le rivage » et « L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage » ou encore « Le passage de la nuit »
    j’ai décidé de tout lire tranquillement le prochain en vue « Les amants du spoutnik » ou l’épopée du coureur de fond »
    moins tentée par 1Q84…

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  2. Magnifique ton billet. Comme toujours. Mais là, en plus, c’est Haruki Murakami. Je suis comme toi, il m’a complètement emportée. Et je suis toujours en pleine lecture de son œuvre. Aujourd’hui, je vais commencer  » L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage ». Reçu hier. En fait j’ai toujours un Murakami en commande chez mon libraire. Que je vais appeler après avoir terminé mon commentaire pour commander Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. Quel beau titre !
    Merci à toi.
    Je te souhaite une belle journée, a bientôt !

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci pour ton enthousiasme qui fait du bien ! « L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage » a été traduit par Hélène Morita, ce qui pourrait m’intéresser. Je vais attendre impatiemment tes impressions de lecture… Bonne continuation dans la visite de l’œuvre de Marakami et belle journée !

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  3. Lu aussi, interessant, je ne pense pas que ce soit son meilleur d’après ce qu’en disent les avis divers. Mais intéressant et son univers est interessant. Mais à petites doses je trouve assez déprimant somme toute. Je suis contente de l’avoir lu mais je ne me vois pas enchainer tous ses livres les uns après les autres. Je les ai tous plus ou moins maintenant, pas encore lus à part celui-ci et un recueil de nouvelles je crois, et je vais les intercaler entre deux lectures plus faciles…

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    1. Oui, bien d’accord avec toi. J’avais vraiment vécu comme une révélation plusieurs nouvelles du recueil « Des hommes sans femmes » notamment « Le bar de Kino ». De toute manière j’ai du mal à enchaîner les livres d’un auteur quel qu’il soit. J’aime changer d’univers. Merci pour ton commentaire et belle soirée !

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  4. Pas très amatrice de cet écrivain. Je n’ai jamais trop compris les éloges dithyrambiques qu’on entend partout à son sujet – je dois passer à côté de quelque chose mais ce n’est vraiment pas pour moi.

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