Ivan TOURGUENIEV, Premier amour

Double lecture dans 2 traductions disponibles actuellement

1/ Édition de septembre 2016 en Folio classique Traduction de la Bibliothèque de la Pléiade par Edith Scherrer, selon édition Gallimard de 1982

2/ Edition du Livre de poche, traduction de 1947 de R. Hofmann (toujours en vigueur dans les rééditions en livre de poche)

Le bouleau tient une place particulière chez les Russes : objets d’écorce, icônes, présence dans l’art graphique, la littérature, la poésie… C’est le symbole du renouveau, dû à la croissance rapide de sa verdure au printemps et de sa beauté particulière associant le blanc et le noir.

Beaucoup d’écrivains ont navigué, à l’époque, dans les parages proches de George Sand et il se dit que nombreux sont ceux qui ont puisé auprès de la dame de Nohant l’inspiration pour construire leur œuvre. Protégé de George Sand, Tourgueniev est de ceux qui ont si bien décrit la mélancolie des amours perdues. La France a été sa seconde patrie et représentait pour lui une très haute civilisation de lumière et de liberté. Dans le même temps en Russie, sévissait toujours le servage entretenu par l’autocratie tsariste, servage qui ne sera aboli qu’en 1861. Figure essentielle de la littérature russe, il se place en quelque sorte en héritier de Pouchkine et Gogol et en précurseur de Tchékhov et Tolstoï

« Premier amour » est un récit court, comme l’auteur en a écrit beaucoup. Vladimir 16 ans découvre ses nouveaux voisins, la vieille princesse désargentée Zassiékine et sa fille de 21 ans, la belle et intelligente Zénaïde. Il tombe immédiatement amoureux de l’attirante Zénaïde mais il n’est pas tout seul, tout un aréopage de prétendants gravite autour d’elle :

  • Le docteur Louchine, dont « une irritation nerveuse, involontaire avait remplacé en lui son ancienne ironie légère et son cynisme affecté »
  • Le comte Malievski, au « petit sourire suffisant et provocant »
  • Le poète Maïdanov, « grand jeune homme au visage maigre, avec des petits yeux de taupe et des cheveux noirs extraordinairement longs »
  • Le capitaine en retraite Nirmatski, « grêlé comme il n’est pas permis, frisé comme un arabe, voûté, aux jambes arquées »
  • Le hussard Biélovzorov, « renfrogné et courroucé », mais qui se serait jeté dans le feu pour Zénaïde

La belle se moque bien de tous ces prétentieux et c’est elle qui mène le jeu tout en gardant un traitement de faveur pour Vladimir, son jeune voisin. Autant dire que c’est savoureux !

 L’histoire de ce premier amour prend encore plus d’intensité quand on sait que c’est en grande partie autobiographique, l’auteur ayant vécu cette situation en 1833 – le récit est publié en 1860. La Zénaïde dont il est question dans « Premier amour » est en fait la princesse Catherine Lvovna Chakhovskoï. L’adolescent découvre bien tard que son amie dont il est fou amoureux, entretient en fait une relation cachée… avec son père, homme autoritaire et distant avec son fils ! A l’époque, la publication de cette histoire avait été jugée scandaleuse aussi bien en France qu’en Russie.

J’avais lu ce texte dans la version des Éditions du Chêne, dans la traduction de 1947 de R. Hoffmann, texte publié ensuite en 1972 en livre de poche avec une préface de Edith Scherrer. Oui la même qui est à l’origine de la traduction de la Bibliothèque de la Pléiade.

Il est très intéressant de comparer les deux textes. Les différences sont importantes

Traduction de 1947, tout début du récit « J’étais chez mes parents, à Moscou. Ils avaient loué une villa près de la porte de Kalouga, en face du jardin Neskoutchny. Je me préparais à l’université, mais travaillais peu et sans me presser. »

Traduction de 1982 du même paragraphe « Je vivais à Moscou chez mes parents. Ils louaient une maison de campagne près de la barrière de Kalouga, en face du jardin Niéskoutchny. Je préparais l’examen d’entrée à l’université, mais travaillais fort peu et sans hâte. »

Je trouve que ce n’est pas du tout identique. Les temps de conjugaison sont différents, le rythme des phrases également. Il est précisé dans la seconde traduction que c’est un examen que prépare Vladimir, la précision est intéressante pour accompagner d’emblée le narrateur.

Autre passage et autre rythme donné à l’action :

Traduction de 1947, la visite du père à Zénaïde accompagné de son fils Vladimir « Machinalement, je lui remis les brides. Il sauta en selle sur Electric. Le cheval, transi de froid, se cabra et fit un saut de trois mètres… Mon père le maîtrisa rapidement, lui laboura les flancs avec ses éperons et le frappa au cou avec son poing… »

Traduction de 1982 du même paragraphe « Je lui tendis machinalement les rênes. Il bondit sur Electrik… Le cheval transi se cabra et fit un bond en avant d’une sagène et demie… mais bientôt mon père le maîtrisa ; lui enfonça ses éperons dans les flancs et lui frappa le cou du poing… »

Et, à la fin du récit :

Traduction de 1947 « Je me perdais dans ces réflexions, forçais mon imagination, et pourtant un vers insidieux résonnait dans mon âme : Des lèvres impassibles m’ont parlé de sa mort. Et je l’ai appris avec indifférence… »

Traduction de 1982 « Je pensais tout cela, je tendais mon imagination et cependant : Des lèvres indifférentes m’ont appris la nouvelle de sa mort Et je l’ai entendue, indifférent.*  Ces vers résonnaient dans mon cœur. » *(une note précise que ces deux vers sont  extraits d’un poème de Pouchkine)

Là aussi, des traductions très différentes et pour la traduction de 1982 on bénéficie de notes bienvenues.

Dans certaines régions russes, les jeunes filles sont les prêtresses d’un véritable culte de la verdure, à travers le bouleau. Elles choisissent et enlèvent, au printemps, de beaux spécimens dans la forêt afin de les décorer pour des cérémonies rituelles.

J’ai adoré redécouvrir ce texte fameux dans cette nouvelle traduction, plus vive, plus précise, plus musicale. Respecte-t-elle mieux le texte de Tourgueniev ? Je n’en sais rien n’étant pas à même de juger. Je me suis aperçu de l’impact énorme de la traduction, sauf à lire dans la langue d’origine…

J’ai découvert qu’il existait un musée Tourgueniev situé à Bougival dans les Yvelines. Deux maisons sont accolées, celle de Pauline et Louis Viardot et le chalet « datcha » que Tourgueniev a fait construire sur le même terrain (où il est décédé en 1883). Né en Russie, il va demeurer une grande partie de sa vie en France et en Allemagne. Présenté à Pauline Viardot en 1843, il ne quittera plus guère le couple Viardot au point d’habiter à côté de leur maison. Pauline Viardot était une célèbre cantatrice et compositrice, par ailleurs grande amie de George Sand. A ce niveau il serait passionnant d’évoquer le destin incroyable de Pauline Viardot, sœur de Maria Malibran et première féministe musicienne, dont nos grandes cantatrices comme Cecilia Bartoli et Felicity Lotte exhument et chantent maintenant son œuvre. Enfin !

Premier amour est un récit attachant pour ce qu’il dit du chemin parcouru par cet auteur prestigieux, influencé par les écrivains de son époque  – il se lia d’amitié avec Gustave Flaubert, Emile Zola, Victor Hugo, Guy de Maupassant, Alphonse Daudet, George Sand, Alexandre Dumas, Jules Verne… – et les a forcément aussi influencés en retour. Et oui le génie français a dans son ADN, comme on le voit, beaucoup de gènes étrangers.

Maintenant quand je lis une œuvre traduite, je cherche autant que possible à me renseigner sur les traducteurs ou comparer les traductions disponibles.

Notes avis bibliofeel janvier 2020, Ivan Tourgueniev, « Premier amour »

5 commentaires sur “Ivan TOURGUENIEV, Premier amour

    1. Il y a certainement d’autres traductions à ce classique de la littérature russe. J’aime relire certaines œuvres quant une nouvelle traduction offre la possibilité d’une approche renouvelée. Ce fut le cas pour moi pour la traduction de 1984, d’Orwell par Josée Kanoun. Bonne soirée

      Aimé par 2 personnes

  1. Intéressantes ces comparaisons de traduction, celles de 1982 me semblent bien meilleures. En lisant certains romans je ressens parfois que la traduction est d’un très haut niveau, comme pour de « L’ancêtre, de Juan José Saer, traductrice Lurence Bataillon » et de « Inavouable, de Zygmunt Milosewski, traducteur Kamil Barbanski ». Dans ce dernier cas l’auteur lui même allait jusqu’à dire : la version française est probablement meilleure que l’original polonais.

    Aimé par 1 personne

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