Olivia ELKAIM, Le tailleur de Relizane

Éditions Stock

Paru en août 2020

Le sixième roman d’Olivia Elkaim, parvient à nous raconter une histoire familiale hors normes sur trois générations, le rêve d’une terre jamais oubliée, l’Algérie, depuis les années 1950 jusqu’à maintenant. Elle n’est pas allée au cimetière des Semboules à Antibes sur la tombe de ses grands-parents, Viviane et Marcel, depuis leur mort en 2010. Qu’à cela ne tienne, elle va leur dresser « une stèle littéraire » comme elle l’écrit à la fin de ce récit.

En 1958, Marcel, tailleur à Relizane, une ville entre Alger et Oran, est enlevé par un commando du FNL et ne réapparaît que trois jours plus tard. Il a dû tailler des costumes pour un chef des maquisards et s’engager à prendre comme apprenti le neveu de ce chef, Reda, en échange d’une relative protection. Sa femme Viviane, et tout son entourage, l’interroge afin de savoir ce qui s’est passé mais il garde le silence par crainte des conséquences pour lui et sa famille. A partir de ce moment, la peur s’installe dans le couple jusqu’à l’inévitable fuite vers la France, « la métropole », en 1962. Il fera partie du million de « pieds noirs » débarqués en France entre 1962 et 1965, ce qui est connu. J’ai appris ici que se trouvaient parmi eux 100 000 juifs sur les 130 000 que comptait le pays natal des grands-parents de l’autrice.

Réflexion sur le passé, la transmission, à travers une histoire bien trop grande pour des personnages modestes qui ne souhaitaient pas, ne pouvaient pas être dans un camp ou dans un autre. Olivia révèle les traumatismes de l’errance sur plusieurs générations, les incitations à s’assimiler, la tentation de nier ses origines. Les enfants de Viviane et Marcel s’appellent Jean et Pierre. Olivia, elle-même, demandera à orthographier le nom El Kaim en rattachant la particule.

« Marcel et Viviane était de la première génération de juifs, en Algérie, à s’assimiler par des prénoms passe-partout d’Européens. Ils avaient donc choisi pour leurs enfants des patronymes bien français, comme les leurs. » 

J’ai aimé lire cette saga familiale dans la tourmente de la guerre d’Algérie car elle est riche d’amour et fournit matière à réflexion sur la façon dont on peut un jour ou l’autre, pour une raison d’origine, de religion, d’opinion, être rejeté de toute part. Difficile de s’assimiler, quand on est « pied noir » et juif.

Je me suis posé la question de la religion qui idéalement devrait relier les hommes, tous les hommes alors qu’elle divise et renferme trop souvent sur un groupe. Il est question ici des rites particuliers aux enterrements, avec le rabbin qui déchire la chemise au niveau du cœur et de la terre jetée dans la tombe. Je me suis dit que la religion soude une communauté grâce à ces rites mais au prix du rejet, quasi inévitable, des autres religions qui n’ont pas les mêmes pratiques.

Olivia Elkaim entremêle les souvenirs familiaux, des éléments du contexte historique et des éléments romancés quand les traces du passé sont absentes. L’écriture est vive et fluide, les pages se tournent rapidement.

« J’ai rangé les archives familiales dans la valise à roulettes, trié les livres, inventé là où aucun document, aucun mot de mon père ou de mes proches, ne confirmait mes hypothèses ni ne comblait les blancs. »

J’ai vécu avec elle le désarroi des familles avant l’embarquement en juillet 1962, l’attente et les conditions sanitaires épouvantables. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils n’ont pas vraiment été accueillis à bras ouverts alors qu’ils ont dû tout reconstruire dans ce pays inconnu.

Le personnage de Marcel est particulièrement attachant dans ce qu’on appellerait aujourd’hui sa résilience aux malheurs qui frappent sa famille : petits boulots, vie misérable pendant des années dans une sorte de cave à côté d’Angers, les déménagements, les démarches administratives entre 1974 et 1992 afin d’obtenir une indemnisation.

C’est un roman intime original et très réussi. Il est utile pour comprendre le destin individuel et familial de ceux – ils sont nombreux dans notre monde actuel – obligés de tout quitter et de réinventer une nouvelle vie dans un ailleurs où ils ne sont souvent pas les bienvenus. Et pourtant ils n’ont pas le choix !

On a là une vérité partielle mais précieuse, un récit parmi bien d’autres mais unique, pour raconter enfin cette guerre d’Algérie trop longtemps occultée. Cette terrible guerre coloniale pour les uns, d’indépendance pour les autres, n’est esquissée qu’à grands traits à travers le souvenir familial et quelques références peu développées. Peut-il y avoir un récit de cette « sale guerre » – elles sont toutes sales  – ou des récits pluriels, portant des vérités, aidant à réfléchir ?

Pour ma part Le tailleur de Relizane vient s’ajouter à quelques livres – curieusement j’ai plus de titres de films en tête – qui m’ont marqué, abordant ces « évènements » selon le terme employé à cette époque. Je pense d’abord à La question de René Alleg, à Lettres d’un soldat de vingt ans de Jacques Higelin, Les serpents de Pierre Bourgeade, Des hommes de Laurent Mauvignier

Et vous qu’avez-vous lu d’important sur le sujet ?

Notes avis Bibliofeel avril 2021, Olivia Elkaim, Le tailleur de Relizane

12 commentaires sur “Olivia ELKAIM, Le tailleur de Relizane

  1. J’avoue que je n’ai rien lu d’important sur le sujet, j’ai dans mes prochaines lectures un roman de Mouloud Mammeri : L’opium et le bâton, qui date de 1965, je pense que ce sera ma première lecture d’un auteur algérien. Le tailleur de Relizane m’a été chaleureusement recommandé par un ami pas plus tard que la semaine dernière. Je le note donc une seconde fois !

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    1. Merci pour ce retour. Je ne connais pas Mouloud Mammeri et ceux que j’ai lu n’étaient pas sur la guerre d’Algérie. J’espère qu’on aura une Chronique sur ce livre 🙂

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  2. Aucune lecture sur ce sujet à mon actif.
    C’est une guerre dont on parle peu. Ta chronique me donne envie de découvrir cette odyssée familiale.
    J’aime l’idée de l’autrice de composer un roman à partir d’archives familiales et de combler les blancs pour enrichir l’histoire.
    Merci pour cette découverte. Je le note dans ma liste à lire.

    Aimé par 1 personne

  3. Merci pour votre chronique réussie sur un livre que j’avais bien apprécié. Sur la vie en Algérie, en Kabylie, avant l’indépendance, « Le fils du pauvre » de Mouloud FERAOUN, est un très beau roman. Et pour en savoir plus sur cette guerre, ses racines en particulier, je conseille « Histoire de l’Algérie à la période coloniale » rédigé par un collectif d’historiens français, algériens. Cet ouvrage est remarquablement documenté, très intéressant et donne des clefs pour comprendre cette période, les relations difficiles entre les deux pays. Merci Bibliofeel !

    Aimé par 1 personne

    1. Oui tout à fait. « L’art de perdre » doit être une fiction, je pense, alors que Olivia Elkaim raconte la véritable histoire familiale, d’ailleurs des vidéos sur internet montrent les photos des personnages du livre.
      Merci pour cette suggestion qui me donne envie de découvrir Alice Zeniter !

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