André COMTE-SPONVILLE, Petit traité des grandes vertus

Date de parution originale 1995

André Comte-Sponville est pour moi un grand philosophe qui a su souvent être clair dans sa pensée et abordable. C’est un excellent communiquant et un réel plaisir d’écouter cette voix chaude au phrasé facilement reconnaissable. Ces particularités se retrouvent dans ses écrits, avec un rythme chantant, une musique qui fait vivre ce qui se dit. Et puis sa pensée puise abondamment dans Epicure, Lucrèce, Montaigne, Spinoza… Et ça, ce n’est que du bonheur pour moi…

Très présent sur les plateaux télé et les radios, il a pu être l’objet de nombreuses critiques car on a fini par lui demander un avis sur tout et le reste et il a peut-être fini par s’y perdre un peu. Mais comment influencer le réel sans chercher à en passer par les grands médias ?

Ce petit traité est bien sympathique et dresse une suite de valeurs qui concernent chacun de nous. Et ça, c’est bien dans le thème de ce blog « clés bibliofeel » ! Ce philosophe érudit et talentueux, à la recherche de valeurs sincères et utiles pour mieux vivre, aurait déclaré : « Je me suis découvert peu doué pour la vie, peu porté au bonheur, davantage doué pour l’angoisse, la mélancolie : raison pour laquelle j’ai (eu) besoin de philosopher. »

Beaucoup d’entre nous ont aussi besoin de la philosophie d’une manière ou d’une autre afin d’être plus doués pour la vie, mais qui l’est assez ?

Ces vertus concernent chacun de nous au quotidien, voici comment les aborde cet auteur talentueux :

La politesse n’est pas une vertu mais une qualité et l’auteur dit que pour élever des enfants il faut de l’amour mais ça ne suffit pas, il faut aussi de la politesse. Mais la politesse peut être un semblant de morale… « La politesse, dans une vie bien conduite, a de moins en moins d’importance, quand la morale en a de plus en plus. »

La fidélité : l’oubli et l’improvisation sont faits de nature. Le réel d’instant en instant est toujours neuf. L’homme est homme avant tout parce qu’il est capable de créer du neuf. Hors toute invention vraie, toute création vraie suppose la mémoire. C’est ce que saint Augustin appelait «  le présent du passé », et c’est la mémoire. Epicure en fit une sagesse : dans la tempête du temps, le port profond de la mémoire… Et le port encore plus profond de l’oubli… Toute morale, comme toute culture, vient du passé. Il n’est de morale que fidèle. Dans le couple, « la fidélité est l’amour maintenu de ce qui a eu lieu, amour de l’amour, en l’occurrence, amour présent (et volontaire, et volontairement entretenu) de l’amour passé ». Fidélité à l’amour qui peut être, que l’on se sépare ou non…

La prudence ou l’art, selon Epicure, de refuser de nombreux plaisirs lorsqu’ils doivent entraîner un désagrément plus grand. Il s’agit de jouir le plus possible, de souffrir le moins possible, mais en tenant compte des contraintes et de l’incertitude du réel. La prudence est nécessaire pour se protéger du fanatisme toujours imprudent à force d’enthousiasme. Il faut se méfier de ceux trop attachés aux principes pour considérer les individus, trop sûrs de leurs intentions pour se soucier des conséquences…

La tempérance est une régulation volontaire de la pulsion de vie. La tempérance c’est savoir manger peu mais savourer une bonne nourriture qui vient satisfaire une vraie faim, chercher tous les plaisirs mais sans aller jusqu’au dégoût. Montaigne : « L’intempérance est peste de la volupté et la tempérance n’est pas son fléau : c’est son assaisonnement ».

Le courage, le courage relève de la volonté, en cela il se distingue de l’espérance. Il est surtout nécessaire d’être courageux quand l’espérance fait défaut. Rabelais : «  selon la discipline militaire, jamais ne faut mettre son ennemi en lieu de désespoir, parce que telle nécessité lui multiplie sa force et accroît son courage ».
Citation du taciturne Guillaume d’Orange : « Il n’est pas besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » Il n’y a pas que les optimistes qui s’y connaissent en courage ! Pour tout homme, il y a ce qu’il peut ou ne peut pas supporter : qu’il rencontre ou non, avant de mourir…c’est affaire de chance autant que de mérite. Les héros le savent, quand ils sont lucides : c’est ce qui les rend humbles, vis-à-vis d’eux-mêmes, et miséricordieux, vis-à-vis des autres. Toutes les vertus se tiennent, et toutes tiennent au courage.

La justice : Alain : «  La justice n’existe point ; la justice appartient à l’ordre des choses qu’il faut faire justement parce qu’elles ne sont point. » «  La justice sera si on la fait. Voilà le problème humain. » Le commerce est juste  s’il s’exerce entre égaux, sans contraintes et avec des règles établies par tous et respectant les droits et les intérêts de chacun. L’équité c’est la justice appliquée, concrète, c’est la justice véritable. Elle nécessite courage fidélité, générosité, tolérance…c’est la vertu qui contient toutes les autres vertus.

La générosité : «bien faire et se tenir en joie », disait Spinoza : l’amour est le but ; la générosité le chemin. Elle s’oppose à la haine, au mépris, à l’envie, et à la colère.

Quant à suivre André C.S. quand il s’interroge sur ceux qui donnent 10% de leurs revenus à des dépenses de générosité ? Et à critiquer les syndicats, incapables de se préoccuper des sans emplois ? Les 35h c’était quoi alors, pour les vacances supplémentaires ? Seulement ? L’auteur se prend un peu pour Zeus sur le mont Olympe pour dire ses vérités au monde. Il manque par là de politesse, de prudence, de tempérance, de courage et de bonne foi… Où la philosophie peut tomber dans le politiquement admis.

La compassion : sentiment de sympathie pour tout ce qui souffre. Elle s’éprouve horizontalement, entre égaux, ce n’est pas la pitié qui s’exerce-elle de haut en bas. « Aime et fait ce que tu veux » selon saint Augustin où bien compatis, et fait ce que tu dois de Bouddha.

La miséricorde, la vertu du pardon…mais sans oubli. La joie de la  miséricorde comme une victoire sur la tristesse de la haine. Miséricorde envers soi-même, il faut bien se pardonner de n’être que soi. Cela me fait penser à Fernando Pessoa qui a dit « le marché est efficace, soit, mais il n’a ni compassion, ni miséricorde »

La gratitude : Bach, Mozart bouleversants de gratitude heureuse dans la grâce d’exister. Gratitude de tout ce que l’on a vécu…La gratitude n’a rien à donner, que ce plaisir d’avoir reçu.

L’humilité : toute pensée digne de ce nom suppose l’humilité : la pensée humble, c’est à dire la pensée, s’oppose en cela à la vanité, qui ne pense pas mais qui croit. La simplicité consiste à ne pas faire semblant, à ne pas calculer, à ne pas faire attention à soi, à son image, à sa réputation. La simplicité est oubli de soi, de son orgueil et de sa peur.

La tolérance : quand on ne peut pas aller jusqu’au respect et à l’amour, il y a la tolérance. C’est une petite vertu mais nécessaire en attendant mieux. Intolérance de l’Eglise catholique, Jean-paul II parlant de « la certitude réconfortante de la foi chrétienne » interdisant pilules, préservatifs, homosexualité…

La pureté : le pur c’est celui qui fait preuve de désintéressement, qui se donne tout entier à sa cause, sans y chercher ni l’argent ni la gloire, celui « qui s’oublie et qui se compte pour rien », comme disait Fénelon, et cela confirme que la pureté, dans tout les cas, est le contraire de l’intérêt, de l’égoïsme, de la convoitise, de tout le sordide de soi.

La douceur : vertu féminine… Ce n’est pas un hasard et cela ne tiens pas seulement de la culture si la quasi intégralité des crimes de sang sont accomplis par des hommes. La douceur se soumet au réel, à la vie, au devenir, à l’à-peu-près du quotidien : vertu de souplesse, de patience, de dévouement, d’adaptabilité… Le contraire du «  mâle prétentieux et impatient », comme dit Rilke, le contraire de la rigidité, de la précipitation, de la force butée ou obstinée. L’effort et l’action  ne suffissent pas à tout… L’Orient est femme où moins dupe des valeurs de la virilité (Lévi-Strauss)

La bonne foi : comme amour de la vérité, vertu philosophique par excellence car le philosophe se doit de mettre la vérité plus haut que tout, honneur ou pouvoir, bonheur ou système et même plus haut que la vertu, que l’amour.

L’humour : La tradition oppose les deux philosophes Démocrite et Héraclite qui trouvaient vaine et ridicule l’humaine condition. Le premier ne sortait en public qu’avec un visage moqueur et riant alors que le second portait un visage attristé, et chargé de larmes. Les raisons de rire et de pleurer ne manquent pas mais qu’elle attitude vaut le mieux ? L’ironie blesse, est dominatrice, humiliante, impitoyable et peut tuer quand l’humour aide à vivre, guérit, libère. L’humour est miséricordieux et humble. Humour d’André C.S. qui remarque qu’il y a peu d’humour chez les philosophes…

« Couteau sans lame auquel il manque le manche »de Lichtenberg…implosion de la pensée.

« Bien que je n’ai pas peur de la mort, j’aime mieux être ailleurs quand ça se produira. » de Woody Allen…angoisse qui s’exprime dans l’absurde, la mise à distance.

« Plus cancéreux que moi, tu meurs ! » par Pierre Desproges annonçant son cancer.

L’amour selon Platon, rêve de fusion (discours d’Aristophane dans « le banquet »), puis expérience du manque (discours de Socrate).  L’auteur : « Le manque est une souffrance, la passion est une souffrance, et c’est la même, ou celle-ci n’est qu’une exacerbation hallucinatoire ou obsessionnelle de celle-là (l’amour, disait le Dr Allendy, est un syndrome obsessionnel normal), par concentration sur un objet défini qui se trouve dès lors… indéfiniment valorisé ».

L’amour comme joie selon Spinoza : « il y a un amour qui est comme une faim, un autre qui résonne comme un éclat de rire ». C’est se réjouir de l’existence de l’autre, célébrer sa présence, c’est la liberté, le bonheur de ne rien demander à l’autre, c’est remercier… C’est jouir et se réjouir. Ce n’est pas manque, c’est gratitude. L’amour nourrit l’amour, et le redouble, d’autant plus fort, d’autant plus léger, d’autant plus actif, qu’il est sans manque.

Thucydide : « Toujours, par une nécessité de nature, tout être exerce tout le pouvoir dont il dispose. » et l’auteur d’ajouter que les enfants sont comme l’eau : ils occupent toujours tout l’espace disponible. Par amour on peut laisser la place aux autres.

Enfin il y a la charité « la charité ressemblerait plutôt à un sourire, quand ce n’est pas, cela lui arrive, à une envie de pleurer ». Alain : « aimer, c’est trouver sa richesse hors de soi. » Amour comme le contraire de la violence.

Note avis bibliofeel mars 2019, André COMTE-SPONVILLE, Petit traité des grandes vertus

4 commentaires sur “André COMTE-SPONVILLE, Petit traité des grandes vertus

    1. Tout à fait d’accord mais son « dictionnaire philosophique » paru en 2001 est vraiment très bien également et plus vaste. Il a été réédité en 2013 avec de nouvelles entrées mais je reste fidèle à la première édition qui m’a beaucoup appris.

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