Pierre LEMAITRE, Couleurs de l’incendie

Deuxième volet de la trilogie : « Les enfants du désastre » Editions Albin Michel, 2018 Paru en livre de poche en février 2019

« Marcel Péricourt était justement un représentant de la France d’avant, celle qui avait autrefois conduit l’économie en bon père de famille. On ne savait pas exactement ce qu’on allait mener au cimetière, un important banquier français ou l’époque révolue qu’il incarnait. »

Après le gros succès du premier volet « Au revoir là-haut » et le très bon accueil du film d’Albert Dupontel, ce second tome de la trilogie « Les enfants du désastre » était en bonne place même dans les rayons librairie des supermarchés. Méfiant, je n’avais pas vraiment envie de le lire, de peur de ce qui aurait pu être un « Au revoir là-haut 2 », mais la qualité du tome 1 et la curiosité ont été les plus fortes. Très vite, j’ai été happé par le plaisir de lecture d’un livre à la qualité d’écriture rare, à l’humour intense et à l’intelligence réjouissante. On est dans l’action bien plus rapidement que pour le tome 1 et il n’est aucunement nécessaire d’avoir lu « Au revoir là-haut » pour lire « Couleurs de l’incendie ».

C’est un grand roman, sur fond historique de l’entre-deux guerres, bien documenté, avec ce qu’il faut de rebondissements, de trahisons, d’enquêtes digne d’un bon polar… J’ai donc retrouvé Madeleine Péricourt dans la période 1927-1929. Madeleine , sœur d’Edouard et riche héritière d’un immense empire bancaire, est divorcée de l’infâme Henri d’Aulnay-Pradelle et a un fils le petit Paul qui va connaître un destin surprenant.

Tout commence cette fois par l’enterrement du père de Madeleine, Marcel Péricourt, banquier influent jusqu’au sommet de l’Etat. La garde républicaine est là… Sauf qu’avec Pierre Lemaitre, rien ne se passe comme prévu, évidemment… Superbe première phrase du roman : « Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s’achevèrent même de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l’heure. »

La seconde partie se passe en 1933, sur fond de montée du nazisme et de l’antisémitisme. Pierre Lemaitre l’introduit par une citation de jean Cocteau : « Pour que les dieux s’amusent beaucoup, il faut que le héros tombe de haut. » A ce sujet on est sûr que l’auteur s’amuse aussi beaucoup… Ainsi que le lecteur, car les évènements et le talent de l’écrivain font que les grands n’ont pas une destinée sereine et peuvent s’écraser de l’Olympe ! A commencer par Madeleine, qui ruinée par la crise de 1929 et les efforts d’enrichissement de son entourage, va devoir s’allier à un ancien communiste, M. Dupré, pour exercer sa vengeance…

J’ai remarqué comment l’auteur fait des personnages handicapés, Edouard, gueule cassée arnaquant son père dans « Haut revoir là-haut » et Paul dans « Couleurs de l’incendie », des personnages complexes, sensibles, à l’intelligence particulièrement affutée, et à la capacité de se transcender dans l’art. C’est encore plus émouvant quand on apprend de la bouche de Pierre Lemaitre, dans ses interviews, qu’il rend ainsi hommage à son père, très handicapé physiquement par une importante scoliose.

Madeleine et son fils Paul, après leur chute sociale (et pas seulement !), semblent vivre plus intensément que ceux qui courent seulement après les honneurs et l’argent, autres grands thèmes qui traversent cette fresque. L’auteur avoue s’être entouré de plusieurs historiens afin de coller au plus près de la vérité historique. La proximité des milieux d’affaire et de la politique est aussi particulièrement bien rendue. Et c’est agréable de voir les tricheurs de bas ou haut étage ne pas être gagnant au final, miracle de la littérature là où la réalité n’arrive pas souvent à ce résultat…

Les personnages secondaires sont nombreux et intéressants, en premier lieu on découvre Gustave Joubert, fondé de pouvoir de la banque Péricourt ou encore Charles Péricourt et ses filles (pas tristes les passages ou elles apparaissent…). Ceux-là n’entendent aucunement partager avec les femmes argent et pouvoir.

Les femmes aussi figurent en bonne place dans cette sorte de comédie humaine (Lemaitre revendique s’être inspiré de ses lectures de jeunesse dont Balzac, Dumas et bien d’autres). Madeleine se retrouve à la direction d’une banque alors que les femmes ne peuvent, à l’époque, même pas signer un chèque (ni voter…). J’ai remarqué que tous les personnages féminins sont des personnages forts : Madeleine, Léonce (un double beaucoup moins coincé), Wlladyslawa Ambroziewiecz dite Vladi (la femme polonaise qui s’occupe de Paul), Solange Gallinato la cantatrice courageuse. La relation entre Paul et Solange est tout à fait originale et permet de déployer des thèmes multiples, notamment les questions de l’engagement de l’artiste devant l’histoire en marche.

A propos d’un repas au restaurant ou se retrouve mêlés chefs d’entreprise et politiques : « Il fallait d’avantage de liberté, moins d’administration, rembourser la dette… Ce beau consensus entretint sans difficultés la discussion pendant le ris de veau au sauternes. »

Jubilation de la lecture ou par des reparties incroyables, on peut contrer sans appel le raciste, le banquier arrogant ou l’officier nazi et même comprendre la bonne polonaise dans sa langue natale !

C’est nettement un roman « social » mais chacun au-delà de ses convictions trouvera la morale qui lui convient après avoir autant pris de plaisir à la lecture. Tout à fait réussi ! J’attends maintenant avec impatience le troisième opus, dont le titre serait : « Miroir de nos peines », pas encore paru à ce jour. Brillant et addictif !

Notes avis bibliofeel juillet 2019, Pierre LEMAITRE, Couleurs de l’incendie

2 commentaires sur “Pierre LEMAITRE, Couleurs de l’incendie

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