LIAN HEARN, Le Clan des Otori

Tome 1 : Le Silence du rossignol, édition Gallimard paru en 2002 ; tome 2 : Les Neiges de l’exil, 2003 ; tome 3 : La Clarté de la lune, 2004 ; tome 4 : Le Vol du héron, 2007 ; Le Fil du destin, 2008.

Traduit de l’anglais par Philippe Giraudon et magnifiquement illustré par Christian Broutin dans l’édition brochée (beaux livres avec un toucher magnifique car un relief enrichit agréablement les dessins). J’ai lu les tomes 1, 2 et 5 dans l’édition folio bien illustrés également et parus 1 an après l’édition originale.

« La lune se leva sur la mer paisible, traçant à sa surface un chemin argenté où s’engagea notre flotte. Sa clarté était telle que je distinguais nettement les montagnes se dressant à l’horizon de la côte dont nous nous éloignions. La marée clapotait sous les coques et les voiles claquaient au vent de terre… »

Je reviens ici sur cette formidable fresque d’aventure écrite par Lian Hearn dans le cadre d’un Japon médiéval imaginaire. Ces cinq tomes nous font suivre les exploits d’un dénommé Takéo dans sa lutte pour venger son père adoptif, échapper à l’héritage de son père biologique et retrouver l’amour de sa vie au fil de grandes batailles mêlant d’innombrables seigneurs et guerriers. Les buts évolueront puisqu’en accédant au pouvoir il œuvrera à rétablir la paix et empêcher la famine…

Bien écrits, bien traduits, ces récits sont un enchantement au propre comme au figuré car on ne s’étonne jamais des pouvoirs incroyables de Takéo, héros populaire et accessible, avec une psychologie, une densité de description et de réflexion sur le pouvoir qui laisse une marque durable. Cette épopée pourrait bien résister au temps et devenir un classique !

C’est un plaisir de se replonger, plusieurs années après lecture, dans ces pages admirables. Pour moi il s’agit d’un grand roman universel et intemporel, pouvant intéresser les lecteurs de tout âge, qui traite de la vie telle qu’elle est avec ses aléas, sa recherche de progrès, ses brusques mouvements régressifs. La vie sociale est riche par moments d’hommes éclairés prêts à s’investir totalement pour le bien de tous, et par d’autres moments dominée par le poids effroyable de la cupidité, de la jalousie, de la volonté de pouvoir déconnecté de toute volonté ou vision de progrès commun.

L’apparition de l’arme à feu qui devait tuer Takéo pourrait être une allégorie du monde moderne, un monde où la technique éloigne l’action de sa signification – l’éloignement rend tout possible, tout plus facile et acceptable moralement – qui supplante un monde ancien, cruel avec un sens différent donné à la vie et à la mort. 

La façon d’écrire de Lian Hearn est très subtile, par exemple en alternant les points de vue d’un chapitre à l’autre entre Takéo et Kaede, ou encore profitant de l’ouïe très fine qu’à développé Takéo afin de nous faire entendre à travers l’écrit un environnement sonore très riche.

Je n’avais au départ aucune intention de lire les 5 volumes, ayant plutôt emprunté le tome 1 pour voir, attiré ici par ma passion du cinéma et de la littérature japonaise, mais j’ai été entrainé très vite d’un tome au suivant. Vous êtes prévenus, Lian Hearn est une merveilleuse conteuse et la lecture devient très vite addictive ! Et un livre où même la généalogie des chevaux prend un sens et apporte de la poésie ne peut pas être autre chose qu’un bon livre, non ?

« … j’entendais les bois de châtaigniers s’animer du bourdonnement d’insectes en quête du pollen que recelaient leurs chatons dorés. »

Tome 1. Le Silence du Rossignol. Les hommes du chef de clan Iida Sadamu massacrent le village et la famille de Takeo qui fait partie de la communauté paisible des invisibles. Takeo est poursuivi alors qu’il s’enfuit et sauvé par Sire Shigeru, chef du clan des Otori. L’aventure est lancée sur fond de mariages stratégiques entre clans, de prises d’otages (Kaede est l’otage de Iida Sadamu), de la tentative d’assassinat (pour libérer le peuple de l’asservissement), de l’activité de « la Tribu » qui mène ses activités dans l’ombre des puissants afin de défendre sa position et ses intérêts d’association criminelle secrète. Entre autre « talent », Takeo possède la faculté de se rendre invisible et de se dédoubler, ça peut créer un avantage certain.

Tome 2. Les Neiges de l’exil. Takeo est sous l’emprise de « la Tribu », sa 2ème famille puisque son père était parent de Shigeru Otori mais sa mère était de la famille des Kikuta. Il devra combattre après avoir franchi les montagnes enneigées avec l’aide du paria nommé Jo-An. Les paysages de neige sont particulièrement bien évoqués, comme surgissant des dessins japonais classiques. Avec l’aristocrate Fujiwara, entre en scène un érotisme raffiné en même temps qu’un seigneur utilisant sa situation pour son seul plaisir.

Tome 3. La Clarté de la Lune. Mariage de Kaede avec Fujiwara, l’aristocrate esthète et despote, qui nous vaut des pages aussi belles que terribles. Belles scènes de combat au retour de Takeo. L’enchantement se poursuit ! La magnifique couverture du livre est présentée au début de cet article.

« Malgré l’excitation de la foule, la cavalière et sa monture semblaient toutes deux complètement détendues. La démarche du cheval était aussi souple que rapide, la jeune fille se tenait très droite et irradiait de sérénité. L’arc et les flèches minuscules de Shigeko provoquèrent des exclamations de surprise qui se changèrent en cris d’admiration… »

Tome 4. Le vol du Héron. Ce tome conte l’histoire de Takeo, 16 ans après les retrouvailles avec Kaede. Ils ont 3 filles, l’ainée Shigeko et les jumelles Maya et Miki. La saga se termine dans une terrible succession de violence, de trahison et de souffrance. Combat épique au retour du voyage chez l’empereur. Beaucoup d’action dans un tourbillon fantastique d’évènements surnaturels (le chat, les éléments déchainés…). Mariages et trahisons mais la paix des 8 pays advient. Ouf !

Tome 5 . Le fil du destin. Retour en arrière, un peu un tome zéro – j’ai découvert qu’on pouvait utiliser le terme savant de « préquelle » – où est conté l’enfance des Otori. Lian Hean a justifié sa démarche ainsi : « je suis heureuse que le Fil du Destin soit à la fois le premier et le dernier livre. Le cercle est ainsi complet et cette structure cyclique reflète bien les éléments du bouddhisme et de taoïsme que contient mon récit. »

Seul le peintre Sesshu, mainte fois cité, a réellement existé (1420 – 1506)

Lian Hearn, de son vrai nom Gillian Rubinstein est Australienne, diplômée de littérature. Elle s’est intéressée très tôt à la civilisation et à la poésie japonaise, allant jusqu’à apprendre le japonais. Elle a été également critique de cinéma et semble avoir puisé de la bonne matière dans l’œuvre de réalisateurs tels que Kurosawa voir même Oshima et Mizogushi.

Je retrouve effectivement dans cette saga l’énergie de films du grand Akira Kurosawa tel que « Les Sept Samouraïs », « La forteresse cachée », Sanjuro » ou encore « Ran« . Même richesse du scénario, même beauté des personnages et de la nature, avec cette poésie raffinée mise en mots sur cette somptueuse fresque historique par Lian Hearn, permise par l’exploitation de toutes les possibilités du récit fantastique…

Il est intéressant de noter que le nom de Kaede est aussi le nom de l’héroïne du film d’Akira Kurosawa « Ran », sorti en 1985, dont l’intrigue s’inspire de la tragédie « Le roi Lear » de William Shakespeare…. Les personnages féminins de Shakespeare, que ce soit dans « Le roi Lear » ou dans la célèbre tragédie « Macbeth » sont plutôt anticonformistes (par rapport aux codes de l’époque) car ils prennent leur destin en main. Ici, l’auteure, au delà de l’apparence d’une épopée grandiose pouvant plaire aux plus jeunes, revisite avec talent et générosité ces mythes, prolongeant et actualisant en quelque sorte ces œuvres immenses. C’est à tout cela, cette chaîne de création en prise avec le réel en mouvement, que je veux rendre hommage et peut-être intéresser d’autres lecteurs peu familiers avec ce type de littérature.

Notes avis bibliofeel septembre 2019, Lian Hearn, Le Clan des Otori

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