Eric VUILLARD, Tristesse de la terre

Sur la jaquette de l’édition 2014, une belle photo de Zitkala Sa, « oiseau rouge », écrivain, éditrice, musicienne et femme politique sioux (1876-1938). Elle a décrit la difficulté d’être amérindienne dans la société américaine.

Un livre des éditions actes Sud est souvent beau, celui-ci est particulièrement bien réussi. Petit format agréable à manipuler, couleur de la couverture et du papier qui va du rose au jaune doré selon la lumière qui entoure le lecteur. Avec le phrasé épuré d’Eric Vuillard : mémoire historique, philosophique et poétique, pureté et froidure d’un flocon de neige évoqué dans ce livre magnifique.

Il s’agit ici de faire revivre, telle qu’elle s’est déroulée, l’épopée du Far-West à partir de « la bataille » de Wounded Knee en 1890. Éric Vuillard veut confronter le mythe tel qu’il a été fabriqué (de toutes pièces) par les conquérants vainqueurs avec ce qui peut être encore connu du réel. C’est un réquisitoire sans appel contre la version officielle d’une bataille sans merci entre l’armée américaine et l’armée indienne dans laquelle il n’y aurait eu ni femme, ni enfant, ni longue marche des Sioux, horde mourante fuyant dans le froid et la boue, ni canons Hothkiss et sa technologie décisive…

« Que c’est délicat un flocon ! On dirait un petit secret fatigué, une douceur perdue, inconsolable. » C’est ainsi qu’Éric Vuillard décrit la neige qui tombe sur les morts après le massacre. Car de bataille, il n’y en a pas eu. Entre des hordes d’Indiens malades exténués avec femmes et enfants et les canons des soldats qui avaient installé les Indiens en bas d’une colline, le mot massacre est plus exact que le mot bataille retenu jusqu’alors par l’histoire. Cela est tout à fait admis maintenant mais le temps passe et les traces s’effacent dans la neige et les nouvelles mystifications…

Le mythe, c’est l’invention du grand spectacle planétaire, le « Wild West Show », par Buffalo Bill et ses sponsors dont on nous dit au passage qu’ils ont tous à voir avec l’affairisme, le meurtre et l’alcool.

Le showbiz vient de là, la tournée mondiale à cette époque du « Wild West Show », c’est 800 personnes, 500 chevaux, une centaine de chapiteaux… À l’exposition universelle de 1893, c’est 2 représentations par jour, pour dix-huit mille places… 1 an de représentations en Europe… Soit des millions de spectateurs !!! Les fondations de la téléréalité (au passage on voit que les mass media ont appris et qu’il vaut mieux dire réalité là où il n’y en a si peu, au lieu de show).

« Nous sommes le public. C’est nous qui regardons le Wild West Show. Nous le regardons même depuis toujours. Méfions-nous de notre intelligence, méfions-nous de notre raffinement, méfions-nous de toute notre vie sauve et du grand spectacle de nos émois. Le maître est là. En nous. Près de nous. Invisible et visible. Avec ses vraies fausses idées, ses rhétoriques accommodantes. »

Saluons le courage de l’auteur en une période ou peu d’auteurs osent défier les maîtres car des portes risquent alors de se fermer…

L’histoire et l’œuvre méconnue de Wilson Alwin Bentley terminent ce génial récit. Photographe pionnier, dans un dernier chapitre à la poésie touchante. Celui-ci a photographié pour la première fois, des centaines de flocons de neige « quête minuscule et formidable » comme l’est cette œuvre d’Éric Vuillard « tristesse (et beauté) de la terre ».

Voir le site très intéressant du « Buffalo Museum of science » : http://bentley.sciencebuff.org/index.htm

Et aussi « Snow Crystals and micrographic technique » : http://www.its.caltech.edu/~atomic/snowcrystals/

Notes avis bibliofeel avril 2019, Eric Vuillard, Tristesse de la terre


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