Vassilis ALEXAKIS, Les mots étrangers

Paru en septembre 2002, éditions Stock

Grec par ses parents, Français par ses enfants, Vassilis Alexakis se promène d’une langue et d’un pays à l’autre. Il nous dit dans ce livre génial pourquoi il apprend une langue supplémentaire : le sango, langue de Centrafrique…

« Les mots étrangers ont du cœur. Ils sont émus par la plus modeste phrase que vous écrivez dans leur langue, et tant pis si elle est pleine de fautes. » Ainsi écrit Vassilis Alexakis à la dernière page de ce roman d’exception. L’expression linguistique, la narration littéraire jouent un rôle fondamental dans la constitution de soi et la compréhension des autres, voilà ce que dit ce livre passionnant et utile.

« Les mots étrangers » parlent du rapport de l’auteur à la langue française puisqu’il écrit d’abord dans cette langue avant de traduire (et réécrire en partie son texte) dans sa langue maternelle, le grec.

Mais cela ne lui suffit pas et il veut apprendre une troisième langue. Ce sera le sango, la langue de la République centrafricaine. La première phrase apprise (et c’est ainsi que commence le récit) est baba ti mbi (mon papa). Ce qui donnera une phrase qui reviendra au fil des pages, baba ti mbi a kui (mon papa est mort). Le sango va ainsi être un pont vers une autre culture, mais bien plus que cela un pont vers une autre relation aux autres et aux choses. C’est une véritable gourmandise des mots : « Kerekere (demain) m’a réjoui, et kutukutu (voiture) aussi. Le nom que je préfère est cependant celui qu’on donne aux femmes inconstantes et aux filles de joie. On les appelle des « papillons », ce qui est plutôt courant, mais le mot, lui, est délicieux : pupulenge…. Je ne me lasse pas de le savourer. »

C’est un travail de recherche sur son père, récemment décédé, à partir d’une vieille photo du grand-père prise au studio de Paris à Bangui en Centre Afrique. Mais la recherche tourne court car son père n’a jamais séjourné en Afrique… Cela ne casse pas le récit qui se déploie dans toutes les directions.

Tout cela fait une pâte littéraire peu courante avec en prime une écriture pure où l’humour a toute sa place. De choses banales en apparence, Vassilis Alexakis fabrique de purs bijoux tout en évoquant de façon touchante son histoire, sa mère, son père et sa relation très forte aux hommes de ce monde qu’elle que soit leur couleur de peau ou leur langue. « Parmi mes affaires qui séchaient il y avait une écharpe rose qui avait appartenu à ma mère, que je porte parfois en hiver. Elle tournait dans le tambour comme un oiseau affolé. Par moments, elle s’éclipsait derrière un drap blanc, mais toujours elle revenait au premier plan et, de plus en plus légère, reprenait sa ronde. »

Il y a la carte de Centrafrique qu’il déplie sur le tapis… Son étonnement devant un pays grand comme la France et la Belgique réunies…, le dialogue imaginé entre Tarzan et Jane en sango, la difficile relation avec Alice qui ne sait pas écouté quand il lui parle de sa passion avec le sango, son trouble à la réception du Grand Robert pour lequel il repeint sa chambre et  court acheter une bibliothèque neuve. Tout cela est à la fois simple et magnifique, tellement émouvant de sensibilité et d’humanité. « Je n’ai guère conscience, quand je suis à Paris ou Athènes, que les gens qui m’entourent sont blancs. Je suis en train de découvrir qu’il n’y a pas de noirs en Afrique. Il n’y en a que sur les autres continents. Leur peau n’est qu’une tenue de deuil qu’ils portent quand ils s’en vont à l’étranger. » Que de choses dites avec poésie sur le ridicule du racisme. Quand il parvient à toucher aussi juste, un roman peut nous en  apprendre plus que beaucoup d’articles de journaux ou d’essais.

Le jasmin, magnifique à cette époque et d’une odeur tellement agréable !

Un livre offert à Rina, une stagiaire canadienne, pour sa fin de stage et son départ…vers la Grèce… en espérant qu’elle réalisera son projet d’apprendre l’Ukrainien et peut être de retourner en Ukraine avec sa mère dont c’est le pays d’origine… Elle qui m’a retourné ce mail après lecture du livre : « Je voulais vous remercier encore une fois pour le livre que vous m’avez offert. Je viens de finir de le lire et je l’ai aimé énormément! Ça m’a fait beaucoup de plaisir de lire en français… Et ça m’a fait penser à vous en même temps! J’ai trouvé que l’histoire est bien unique… C’est original ! J’aime bien le style de l’auteur … un jour j’aimerais lire un autre de ses livres. »

Depuis j’ai lu bien des livres de Vassilis Alexakis et c’est un grand plaisir à chaque fois mais « les mots étrangers » restera mon préféré car, en opposition avec ce que nous vivons actuellement, il ouvre des frontières.

Notes avis bibliofeel juin 2019, Vassilis Alexakis, Les mots étrangers

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.