Thomas MANN, Les Buddenbrook

Première publication dans cette collection biblio, Le Livre de Poche, en janvier 1993

Lu dans la réimpression 19 de février 2021

Traduit de l’allemand par Geneviève Blanquis

Volontairement je n’ai pas mentionné le nombre de pages… Oui, c’est un pavé qui m’a effrayé un moment. Et pourtant, une fois les premières pages passées, le plaisir de lecture était au rendez-vous ainsi que l’envie de passer très rapidement à la page suivante. Un bon choix finalement d’avoir découvert cet auteur à travers une œuvre très brève telle que Tonio Kröger puis, après avoir apprécié le style et le contenu de ce roman, de passer au plat principal. La chronologie voudrait l’inverse, de commencer par Les Buddenbrook écrit deux ans avant Tonio Kröger et présentant l’histoire plus ancienne de cette famille bourgeoise allemande dans laquelle l’auteur raconte beaucoup de lui-même.

Paru en 1901, voici une œuvre classique que je suis ravi d’avoir lu. Il y a tant de thèmes dans le récit de ces vies successives. Superbe performance de l’auteur de tisser ainsi le fil de ces générations sans perdre le lecteur en route. Les personnages du roman sont très nombreux et je suis admiratif du talent de l’auteur pour ne jamais lasser son lecteur.

La division du livre en onze parties et ensuite en petits chapitres à l’intérieur de chaque partie facilite la lecture. C’est une sorte de tourbillon, l’impression d’une succession de nouvelles avec une présentation attirant la curiosité, puis un développement aux descriptions précises, à l’étude psychologique fine, avant une chute surprenant le lecteur à chaque fin de chapitre.

« On dînait à quatre heure. Gerda Buddenbrook, le petit Johan et Mlle Clémentine étaient seuls. Plus tard, Hanno disposa tout au salon pour y faire de la musique et attendit sa mère au piano. Ils jouèrent la sonate op. 24 de Beethoven. A l’adagio, le violon chantait d’une voix d’ange, mais Gerda éloigna le violon de son menton, le posa d’un air mécontent, le regarda avec méfiance et déclara qu’il était mal accordé. Elle ne voulut plus jouer et monta se reposer. »

Enregistrement live au Royal Northen College of Music par Esther Abrami au violon et Iyad Sughayer au piano. Superbe vidéo sur YouTube !

Le style est musical, fait de retours, de leitmotivs. On ne s’ennuie pas à lire cet énorme livre (oui je vais le dire maintenant : 758 pages …) tant l’auteur trouve d’humour, de dérision, de tournures pour décrire des situations parfois heureuses mais le plus souvent tragiques. Il force le trait, quelquefois jusqu’à une certaine férocité et maintient le lecteur dans cet état de spectateur ébahi, comme au spectacle de théâtre que Christian puis le jeune Hanno aiment tant. Tout cela dans des contrées où il semble pleuvoir ou neiger continuellement, renforçant l’intensité dramatique.

Naissances, mariages, décès se succèdent, agrémentés par les mesquineries, les jalousies telles que la vie des hommes regorgent bien souvent. Certains passages sont d’une virtuosité absolue et se détachent encore de l’ensemble. La demande en mariage de M. Grünlich à Antonie Buddenbrook, le retour à la maison du fier consul Kröger après « la révolution », la perfidie de Grünlich pour s’enrichir aux dépends de tous, la passion de Hanno Buddenbrook pour la musique, la charge des responsabilités économiques et politiques de Thomas Buddenbrook, la somptueuse fête de Noël dans un temps révolu, la classe puis l’improvisation au piano de Hanno, les effets de la typhoïde et les moyens médiocres des médecins à cette époque dans les années 1850-1900 face à la maladie. L’énergie dégagée par ces ancêtres, appartenant à la riche bourgeoisie, est colossale et les efforts pour maintenir ce rang tout aussi prodigieux. Et pourtant, tout échappe, tout change dans un avenir de plus en plus imprévisible.

Pourquoi lire 120 ans après sa publication un roman sur l’histoire du déclin d’une famille allemande au dix-neuvième siècle ? Pour plein de raisons dont bien sûr le plaisir de lire une œuvre magistrale dans sa composition et sa rédaction. Mais pas seulement ! On a là un témoignage historique puissant, d’un auteur qui est lui-même, issu de cette bourgeoisie ayant connu ce déclin. Il dresse le tableau d’un capitalisme bourgeois cherchant une issue à la concurrence effrénée existant déjà à cette époque, voyant monter les revendications ouvrières, et dont l’issue, pour résumer en quelques mots, sera malheureusement deux épouvantables guerres mondiales et l’enfer du nazisme.

On a pu visiter cet été des châteaux, des maisons bourgeoises, s’imprégner des atmosphères d’époque. Ici, dans ces pages merveilleuses, Thomas Mann donne vie à l’intérieur de ces maisons et fait s’agencer les évènements familiaux, l’histoire et les idées qui ont façonné cette séquence de temps. Toutes raisons qui font qu’ouvrir ce livre peut être une belle et bonne idée. Après avoir terminé, sans beaucoup de pauses, cette saga racontant le déclin d’une famille allemande sur quatre générations, subsistera l’émerveillement de découvrir un peu plus, un écrivain allemand rivalisant de virtuosité littéraire avec des auteurs tels que Balzac ou Zola.

Thomas Mann (1875 – 1955) a mis dans ce roman beaucoup d’éléments de sa jeunesse à Lübeck. Il avait lui-même séjourné à Munich, à 17 ans, à la mort de son père en 1891, un riche négociant en grains dont il devait prendre la suite Dans Les Buddenbrook, c’est Tony la bouillante sœur de Thomas Buddenbrook qui suit son mari dans ce sud aux coutumes bien différentes de celles de Lübeck . Au départ, il a écrit sur son milieu, la bourgeoisie allemande, puis sur l’Europe avant que l’histoire ne l’incite à aller plus loin dans l’engagement. Sont exprimées avec force dans ce récit les tensions en rapport avec un père allemand appartenant à l’élite commerçante et politique, et une mère germano-brésilienne plutôt mondaine et artiste. Il a eu le prix Nobel en 1929 pour ce roman ayant connu un grand succès. Exilé aux États-Unis en 1938, il a été la voix au plus haut niveau, avec ses enfants Klaus et Erika, d’une Allemagne refusant le nazisme.

Citations :

« – Vous savez, Grünlich, dit le consul, les dentelles neuves sont dans le petit sac à main, tout en haut. Avant d’arriver à Hambourg, vous le prendrez un peu sous votre manteau, n’est-ce pas ? Les droits de douane… il faut autant que possible les esquiver. »

« Mais, du moment qu’il voyait cette passion pour la musique, si contraire à ses goûts, s’emparer aussi de son fils si prématurément, si totalement, elle devenait une force ennemie dressée entre lui et ce fils dont son espérance voulait faire à tout prix un pur Buddenbrook, un homme fort et poussé par de vigoureux instincts vers la réalité , la puissance, la conquête. »

« Il s’agit de nous sentir les coudes, disait-il aux mauvais élèves en les poussant par le bras. La social-démocratie est à nos portes.

Son activité était spasmodique. Il s’asseyait auprès d’un élève, exhalant une forte odeur d’alcool, frappait au front l’enfant avec sa chevalière, proférait quelques mots incohérents : « Perspective… ombre portée… socialisme… la craie… se sentir les coudes… » puis s’enfuyait »

Notes avis Bibliofeel août 2021, Thomas Mann, Les Buddenbrook

17 commentaires sur “Thomas MANN, Les Buddenbrook

  1. J’ai suivi le même raisonnement que vous et j’ai commencé par les courts romans de Thomas Mann (Tonio Kroger et Mort a Venise) que j’ai beaucoup aimés ! Je serai bien tentée par ces Buddenbrook du coup, car la montagne magique me semble encore plus haute (1000 pages je crois).

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    1. Tu devrais aimer Les Buddenbrook car on retrouve beaucoup de thèmes esquissés dans Tonio Kröger mais avec plus de variations. La montagne magique est là, dans ma pile à lire, et je commencerai plus tard l’escalade de ses 1176 marches, avec moins d’appréhension. J’ai compris que cet écrivain me convient bien. Avant, je vais faire une pause avec le petit joueur d’échecs. Bon moment avec cette famille un peu spéciale, si tu te lances dans cette lecture…

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  2. ‌bonjour, 

    Je me souviens d’avoir lu ce « pavé » en Allemand lors de mes études  et je pense effectivement le relire en français car c’est une très belle oeuvre. Merci de nous avoir mentionné cette réédition.  

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    1. Ce n’est pas une réédition mais une réimpression… La première édition dans cette collection est de janvier 1993. Je vais corriger !
      Par contre il y a bien eu une nouvelle édition de La montagne magique suite à une retraduction en 2016. J’ai ce livre, impressionnant volume qui va attendre un peu avant que je l’ouvre…

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  3. D’abord bonjour Alain . J’ai été peu présent sur les blogs des autres et sur le mien ces dernières semaines pour des raisons familiales et du coup par manque d’energie…
    Respect tout d’abord à ce grand auteur et son combat contre le nazisme. Gros pavé en effet et donc il faut trouver du temps… Ce livre doit être passionnant pour sa dimension historique et humaine. Pour « voir » le ressenti de ces gens sur une époque qui passe d’un confort bourgeois à un monde de chaos. L’humour et la dérision de Thomas Mann sont là heureusement pour digérer le pavé noir de cette période.
    Bonne fin de semaine
    Alan

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    1. Heureux de retrouver tes commentaires qui vont bien avec le nom de ton blog « la culture a du sens ». Tout est parti pour moi d’un livre reçu des éditions L’harmattan avec qui je fais un partenariat de temps en temps. C’était le livre de Patrick Schindler « Klaus Mann ou le vain Icare ». Ce livre a été une vrai découverte car je ne savais rien de cette famille d’écrivain. J’ai eu la chance d’échanger plusieurs fois avec Patrick Schindler et même de réaliser ma première interview intégrée à ma chronique. Quelle belle expérience ! Il avait aussi signé un commentaire très intéressant, malheureusement noté anonyme (mais signé à la fin de l’auteur). Ses conseils se sont révélés précieux. De là ma lecture de Tonio Klöger, puis Les Buddenbrook avant d’aborder les écrits de Klaus… Oui c’est bien l’humour décapant de Thomas Mann qui permet de faire passer ce volume impressionnant qui pour moi a été lu sans effort. Que du plaisir ! Bonne rentrée et à bientôt. Alain

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  4. Bonjour, et désolée de mon absence ces dernière semaines !
    Quel plaisir de revenir pour lire un article si enthousiaste sur le roman d’un auteur que je veux découvrir depuis que j’ai écouté La Compagnie des œuvres à son sujet.
    Moi qui aime les fictions historiques et m’intéresse à l’Allemagne, je pense que je ne serai pas déçue lorsque je franchirai le pas…

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  5. Pourquoi lire 120 après sa parution un livre sur un sujet qui a l’air très spécifique ? parce qu’en réalité il nous donne des nouvelles de notre monde actuel, des clefs pour comprendre notre monde actuel, l’histoire se répète et les hommes ne changent pas ou peu. C’est pour ca que ce livre est un « classique ». Pour avoir des nouvelles fraiches du monde moderne j’ai souvent lu des livres écrits il y a 60, 70 ou 80 ans. Sans compter les classiques plus anciens depuis l’Iliade et l’Odyssée. Merci pour ce bel article. Je le rajoute dans ma liste a lire. Cela fait longtemps que je veux lire la Montagne magique aussi, pas encore pris le temps.

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    1. Merci pour ce commentaire que je trouve tout à fait juste. Lire Les Buddenbrook de Thomas Mann, c’est accéder à un état des lieux d’avant les multinationales, des prémisses de leur construction puis de leur essort après le nazisme et la seconde guerre mondiale. Il me reste la Montagne magique à lire… Lire les quarante première pages… Et si on est accroché et que la pente n’est pas trop forte, c’est bon…

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