Pierre BOURGEADE, Warum

Editions Tristram, Nouvelle édition parue en décembre 2019

J’ai découvert ce titre à l’émission radio de France Inter « Le Masque et la Plume », un chroniqueur disant tout le bien qu’il pensait de cette réédition faisant suite à celle de 1999. Comme j’aime beaucoup plusieurs livres de Pierre Bourgeade, j’ai eu envie de lire ce « Warum » au titre intriguant. Façon de rendre hommage à un écrivain singulier, amoureux de la liberté et des mots, en passe de tomber dans un certain oubli…

Warum est un remontage, comme il est dit dans la préface rédigée par les éditeurs, de « La nature du roman » paru en 1993. Le montage définitif a eu lieu avec les éditeurs, deux stagiaires « intimidés » et l’auteur ! « Nous l’avons relu, en jouant à intercaler ici où là les séquences inédites, comme il nous avait conseillé ». Ceci explique peut-être le côté « nouvelles assemblées » et non récit avec une cohérence du début à la fin. C’est aussi le style de l’auteur d’explorer, à travers l’écriture, l’art de la digression sous toute ses formes, comme une expression totalement libre, une exploration de l’époque à travers les relations entre soi, les autres et le collectif, comme une  ligne de résistance aux barbaries de toutes sortes.

Difficile de résumer ce livre singulier… Répondant à l’invitation d’une femme qu’il a connue bien des années auparavant, Pierre part en voiture vers l’Allemagne et la Suède. C’est à lire l’été, en laissant son esprit parcourir les pays, les rencontres, les retrouvailles et disparitions… Comme dans la vie certains personnages sont marquants, d’autres moins. L’écriture précise et parfaite se contente de décrire, de raconter sans jugement, ni morale, ce qui a pu choquer certains lecteurs.

Cette Warum du titre est le surnom d’une étudiante allemande qui prépare une thèse sur le roman :

 « Elle s’appelait Karin Wartz, mais je l’appelais Warum car, à la manière des enfants dont elle avait les yeux interrogateurs et le front têtu, elle ne cessait de répéter «  Warum ? » sitôt qu’on parlait de littérature. Warum ?… Pourquoi ?… Pourquoi le roman change-t-il ? Et en quoi change-t-il ? Et pourquoi ne sait-on jamais en quoi il va changer ?… Ni pour quelles raisons… ni dans quel sens… Excellentes questions, qui rongent le sommeil de l’écrivain, de leurs dents petites et brillantes »

Puis l’auteur fantasque nous promène peut-être dans ses souvenirs de Paris à Buenos Aires, à New York, Nairobi, Rome, de Harriet la femme de l’Afrique à Paolo le pizzaïolo, de Lucienne la libertine à Eva, de Rima à Héloïse et au père Olivier Deschamps : tous ces personnages vont circuler dans ce roman composite, le romancier jouant avec son lecteur à travers ces récits épars, explorant les ressorts des vies dont il nous raconte des moments.

« Si on écrit sur soi-dans-sa-solitude, on est dans ses fantasmes. Si on écrit sur soi-parmi-les-autres, on est dans l’Histoire, fantasme collectif. Les années passant, j’ai l’impression que le soi, les fantasmes et l’Histoire n’ont fait qu’un. »

Il va droit au but tout en ayant sa musique très personnelle des mots :

« Pas une ombre de vie sur les collines chauves et brûlantes, plantées en leur sommet de trois cyprès. Ils longèrent des lacs envasés d’une boue par endroit séchée et fendue, où les joncs poussaient en désordre, et que survolaient les corbeaux. »

Pierre Bourgeade a raté le Goncourt à une voix près en 1983 pour son livre « Les serpents », sur la guerre d’Algérie. Je ne savais pas qu’il avait passé la fin de sa vie à Loches, près de Tours… Il y est mort en 2009 à 82 ans. Il fut l’auteur prolifique d’une quarantaine de pièces de théâtre, de nombreux romans et polars, de textes érotiques… Engagé à gauche, il a écrit pour « L’Humanité », « Combat », « Le Monde » ou « Le Nouvel observateur ». Ami de Man Ray, il fut également photographe. Né en 1927 dans un petit village situé dans les Pyrénées-Atlantiques, il affirmait avoir été « poussé à la littérature par les coups de canons qu’il entendit, enfant, dans les années 1936, de l’autre côté de la montagne ».

C’est un livre atypique, rappelant combien Pierre Bourgeade a pu être un écrivain talentueux, dans la lignée de créateurs tels qu’André Breton ou Pier Paolo Pasolini. Il est intéressant de l’avoir republié même si ces écrits, relativement sulfureux, ne doivent pas masquer une œuvre multiple et les livres plus importants à mon sens que sont « Les serpents » ou bien « La fin du monde ».

Alfred de Vigny est né à Loches (37), Pierre Bourgeade y est mort en 2009.

J’ai été surpris de ne trouver aucune trace de mémoire de cet auteur dans une ville comme Loches, riche en patrimoine et lieu de passage de nombreux touristes, où il a terminé une vie exceptionnellement riche en créations. Il semble inconnu des services du patrimoine de la ville. Il est vrai qu’il n’est pas facile à caser à côté d’Alfred de Vigny, l’enfant sage du pays, dont la statue réalisée par François Sicard s’élève majestueuse en plein centre-ville !

Il y a peu de documents sur internet, s’en est étonnant ! Un fonds Pierre Bourgeade existe et est conservé c’est cocasse au vu de la réputation iconoclaste de l’écrivain dans l’ancienne abbaye Notre-Dame d’Ardenne, à Saint-Germain la Blanche-Herbe (c’est beau ce nom de village) dans le Calvados. Dans ce patrimoine historique prestigieux, mais en ruine depuis les bombardements de 1944, a été transférée en 2004 l’intégralité des archives de L’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine (IMEC). Il y a là une bibliothèque de 80 000 ouvrages, des salles d’archivage en sous-sol représentant plus de 15 km de linéaire, tandis que la grande nef reconstituée abrite la salle de consultation ouverte aux chercheurs. Voici un lieu exceptionnel, pont entre le patrimoine religieux et laïc, où je veux bien aller en pèlerinage, pour ce grand écrivain, pour ce qu’il dit de son époque, de notre époque. Avez-vous lu cet auteur ou vu ses pièces de théâtre?

Notes avis Bibliofeel, juillet 2020, Pierre Bourgeade, Warum

Il est intéressant de visiter le site de la commune de Saint-Germain la Blanche-Herbe (2300 habitants).

On y lit notamment : « Marguerite Duras, Adonis, Jacques Derrida, Éric Rohmer, Alain Robbe-Grillet, Edgar Morin, ou encore Patrice Chéreau ont choisi, parmi d’autres, de confier leurs archives à l’Institut de leur vivant. Cette démarche est partagée par de nombreux ayants droit et détenteurs d’archives, attentifs à la notion d’intérêt général et soucieux de transmission. C’est grâce à leur confiance que l’IMEC a pu réunir, entre autres, les archives de Louis Althusser, Jacques Audiberti, Gisèle Freund, Jean Genet, Emmanuel Levinas, Irène Némirovksy, Jean Paulhan, Alain Resnais, Erik Satie, Pierre Schaeffer, Philippe Soupault, Antoine Vitez… Au cœur des collections de l’IMEC, l’ensemble, unique au monde, des fonds historiques des maisons d’édition françaises (Hachette, Seuil, Albin Michel, Christian Bourgois, Denoël…) vient confirmer la mission patrimoniale de l’Institut. »

10 commentaires sur “Pierre BOURGEADE, Warum

  1. Très intéressant, merci pour cette découverte. Je n’ai jamais lu cet auteur. Quant à St Germain La Blanche Herbe, c’est à une vingtaine de kilomètres de chez moi. Si je connais l’abbaye de vue, j’ignorais qu’elle abritait de tels trésors culturels. Je vais me renseigner sur cet institut.

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