LUCRÈCE, De la nature des choses

Le Livre de Poche, Édition de décembre 2002

Introduction, biographie et notes par Alain Gigandet

Traduction nouvelle de Bernard Pautrat, avec le texte latin en regard

698 pages

Pour commencer je vous livre la présentation en 4ème de couverture (il me semble impossible de décrire mieux l’œuvre en si peu de mots…)

« Donner la plus grande force persuasive à la parole philosophique salvatrice, celle qui mène au bien et éloigne des maux, qui guérit des vaines peurs, celles des dieux et de la mort en particulier, tel est le projet de Lucrèce (1er s. av. J.-C.), qui compose en latin son célèbre poème, De rerum natura, à la gloire d’Épicure et de sa philosophie. Exposé doctrinal d'une richesse exceptionnelle et œuvre littéraire majeure, ce poème se donne comme une œuvre totale, où le vrai s'allie au beau, et les séductions de l'imagination à la rigueur de l'analyse. Pour s'approcher de sa singularité, il fallait une transposition précise et poétique à la fois : ce sont là les mérites de la traduction de Bernard Pautrat - faite en alexandrins non rimés - qui permet d'appréhender dans notre langue le style philosophique propre à Lucrèce. »

Je donnerai quelques citations en indiquant les vers par des /. En espérant que la beauté de ces passages, et donc de la traduction de Bernard Pautrat, n’en soit pas trop affectée.

« Nous sommes, en effet, semblables aux enfants, / qui tremblent au milieu des ténèbres aveugles / et qui ont peur de tout : nous, en pleine lumière, / nous avons parfois peur de choses qui n’ont rien / de redoutable plus que ce qui épouvante / les enfants dans le noir, et qu’ils croient voir venir. / Il faut donc dissiper ténèbres et terreur / de l’esprit, et cela, ni rayons du soleil, / ni brillants traits du jour ne le font, ce qu’il faut, / c’est bien voir la nature et en rendre raison. » Lucrèce

Ma lecture :

Écrire une chronique sur Lucrèce n’est pas une chose simple pour moi. Pourtant j’y pense depuis que ce blogue existe. Mon édition en Livre de poche a commencé à jaunir (cela marque le temps comme les cernes du bois…). Et je ne compte pas faire une copie du livre, comme devaient le faire les moines à cette époque… Copies qui ont permis de sauver l’œuvre, l’original ayant été perdu. Le récit ne cadrant pas avec l’idéologie dominante, peu d’efforts semblent avoir été déployés pour le conserver. Il faut dire que les thèses avancées par ce poète philosophe ou philosophe poète, – difficile de donner une priorité à l’un ou à l’autre tellement le personnage est inclassable et mystérieux –, sont en totale rupture avec les croyances officielles.

Tout a commencé avec Épicure (philosophe grec ayant vécu de 342 av. J.-C. et mort en 270 av. J.-C). Pour la première fois un penseur avait osé regarder la nature pour l’affronter d’une autre manière que par la « pensée magique », trouver les principes de toutes choses en dehors de l’explication religieuse, se libérer de la peur pour atteindre une forme de vie heureuse en tenant la crainte à distance… Au passage, n’est-ce pas toujours d’actualité ?

En le traduisant à sa manière plusieurs siècles après, du grec au latin, Lucrèce est le passeur essentiel et habile de la pensée d’Épicure, les écrits de celui-ci ayant presque totalement disparus….

Je ne conseille pas de lire l’introduction que j’ai trouvée curieusement bien moins abordable que le texte… Ainsi nous parvenons d’emblée à la page 79. Pourquoi cette mise à distance philosophique savante alors que le poème se lit facilement, expliquant implicitement qu’on a tous besoin – pas seulement les étudiants – de philosophie, de beauté par l’art, de culture pour atteindre une forme de sérénité et de bonheur ?

Quelques-uns des thèmes principaux parcourant ces six chants :

L’intuition scientifique. Dans la pensée épicurienne et la forme particulière qu’elle revêt chez Lucrèce, l’intuition précède la connaissance, intuition émergeant à partir de l’observation. Plusieurs siècles avant notre ère, des hommes avaient appréhendé l’univers, que le grand tout était, en dépit des apparences, fait en grande partie de vide. Ils avaient imaginé les petites briques spécifiques de matières, leurs combinaisons communes aux hommes, aux animaux (mis sur le même plan que l’homme), aux objets et à toute la nature. Ils les avaient nommés atomes, termes qu’ils nous ont légués ! Et tout cela en observant les grains de poussières dans les rayons du soleil (repris au premier atomiste, Démocrite, 4ème s. av. J.-C). Bien d’autres observations passionnantes sur les nuages, le tonnerre, les tremblements de terre sont présentes sous une belle forme poétique.

« Et enfin, /  quantité de ces corps errent dans le grand vide / parce que, rejetés des conciles des choses / ils n’ont pu nulle part, se faire accepter, / se joindre au mouvement. Et du fait que j’évoque, / s’agite sous nos yeux toujours le simulacre / et l’image insistante : oui soit contemplatif / quand les feux du soleil entrent dans la maison, / quand dans l’obscurité il répand ses rayons, / et tu verras alors, et de mille manières, / beaucoup de corps menus se mêler, dans le vide, / au sein de la lumière même des rayons, / et comme les soldats d’une éternelle guerre, / se livrer des combats, lutter par escadrons / sans jamais arrêter, tant, sans désemparer / les viennent tourmenter alliances, ruptures ; / et tu pourrais par-là deviner de quel genre / est l’agitation des éléments premiers / des choses quand ils vont à travers le grand vide / dans l’exacte mesure où une chose peut, / quoique petite, offrir un exemple des grandes, / et mettre sur la voie d’en prendre connaissance. »

Je ne développe pas la notion de clinamen, celle-ci ayant fait couler beaucoup d’encre. Des débats qui m’ont toujours étonné car que dit Lucrèce sinon qu’il n’y a pas prédestination au mouvement. Avec le clinamen il introduit une variation à laquelle j’associe les mutations de la vie, la non répétition des choses à l’identique, jamais…

La poésie. Différents chants commencent par Vénus, par l’amour que le poète présente dès le chant I, avant les atomes, avant l’univers et en cela je lui donne raison car que serait la science pour l’homme sans l’amour… – voilà pourquoi ce titre sera classé en poésie sur ce blogue. Cette forme poétique de philosophie a peut-être sauvé l’œuvre et l’homme ? Giodarno Bruno aura moins de chance, reprenant les thèses de Lucrèce, il sera brûlé à la fin du XVIe siècle. Pas facile la vie de précurseur ou d’artiste sincère !

« Et la nature même, en ce cas, ne réclame / rien de bien précieux : si l’on a pas chez soi / des simulacres d’or figurant des éphèbes / ayant dans leur main droite une torche allumée / pour donner la lumière aux nocturnes banquets / si la maison n’est pas ruisselante d’argent / ni ruisselante d’or, si les lambris dorés / ne résonnent du son de la moindre cithare, / eh bien, sur l’herbe tendre, allongé entre soi, / sur le bord d’un ruisseau, à l’ombre d’un grand arbre, faire du bien au corps ne coûte pas grand-chose, / surtout quand le temps rit, surtout quand la saison / a de fleurs émaillé les herbes verdoyantes. »

La philosophie. Est mis en avant l’importance de la nature, le refus de l’éthique de la souffrance rédemptrice et éducative, l’art de penser par l’imagination. C’est l’homme rationnel réunissant la science cosmique et la sensibilité artistique. Lucrèce indique l’utilité de penser de concert la science, la philosophie et l’art sous toutes ses formes. L’art de vivre est aussi abordé de belle manière :

« Quels tourments violents, / alors, déchirent l’homme inquiet de désir, / quelles grandes terreurs ! Et l’orgueil, la souillure / comme l’emportement, ce qu’ils font de ravages ! / Et que dire du faste ou bien de la paresse ? / Et donc, celui qui a dompté ces monstres-là / sans armes, par des mots, et les a expulsés / de l’esprit, n’est-ce pas qu’il siéra que cet homme / soit jugé digne d’être entre les dieux compté ? »

Le chant III est consacré au corps, à la mortalité de l’âme et à la peur de la mort. La charge contre les excès de la religion est forte et n’a pas d’égale dans toute l’Antiquité. N’oublions pas que Lucrèce vit à une époque de guerres civiles féroces tout comme un fervent admirateur lointain, Michel de Montaigne.

« Bien sûr une fois né chacun veut forcément / rester en vie, tant que la tendre volupté / le retiendra. Mais lui qui n’a pas goûté / à l’amour de la vie, qui n’en fait pas partie, / quel mal ça lui fait-il de n’être pas créé ? »

L’humour. Lucrèce pratique l’art de la réfutation par l’absurde et j’ai trouvé souvent cela très drôle. Ce n’est pas usurpé de parler d’œuvre totale !

« Oui, mais si l’âme était immortelle et passait de l’un à l’autre, / les mœurs des animaux se seraient mélangées, / on verrait couramment un chien de l’Hyrcanie / s’enfuir devant l’assaut d’un cerf porteur de cornes, / un faucon dans les airs trembler en s’enfuyant / devant une colombe, et les bêtes sauvages posséder la raison, et les hommes la perdre. »

Influences. Cette œuvre a permis de diffuser la pensée d’Épicure dont les écrits ont en grande partie disparu. Elle a influencé nombre d’écrivains et de philosophes dont Michel de Montaigne. On en retrouve les vibrations sensibles chez Jean de La Fontaine, Molière et bien d’autres que je ne peux pas tous citer ici et qui s’en sont inspirés. Montaigne le cite abondamment dans Les Essais. Molière aurait traduit Lucrèce ? Des thèses argumentées, sérieuses, ont retrouvé le poète latin à travers la dénonciation de l’hypocrisie et de la superstition (Le Tartuffe, Le Misanthrope…). Je pense pour ma part au phrasé chantant particulier d’André Comte-Sponville, dont la philosophie puise abondamment dans Épicure, Lucrèce, Montaigne.

Biographie en quelques mots. Consigne très facile à respecter : on ne sait pratiquement rien de sa vie ! Il serait né en 98 av. J.-C. et mort en 55 av. J.-C. Les informations nous sont parvenues par saint Gérôme (fin IVe – début Ve siècle) affirmant que Lucrèce aurait été précipité dans la folie par un philtre d’amour, après avoir écrit quelques livres dans des périodes de lucidité – livres que Cicéron corrigea –, qu’il se serait tué de sa propre main à l’âge de 43 ans. C’est bien peu et très dévalorisant pour un auteur qui n’était pas, malgré sa valeur artistique et scientifique, en odeur de sainteté.

Cette chronique sur un livre placé tout en haut de ma PLE (pile des livres essentiels…) est terminée. J’espère qu’elle donnera à quelques lecteurs, qui ne connaissent pas ce chef-d’œuvre, l’envie de le découvrir, ne serait-ce que par bribes, ce qui est tout à fait possible, chaque chant étant précédé d’une page de présentation des sujets abordés ainsi que les numéros des vers concernés. Les six chants de Lucrèce sont plus courts qu’il n’y paraît lorsqu’on enlève l’introduction et en ne lisant que les pages de droites… sauf les férus de latin qui ne sont plus aussi nombreux que les légions romaines !

Certains avis m’étonnent en voyant un texte pessimiste… Il est vrai que la fin du sixième et dernier chant Origine et causes des épidémies est uniquement descriptif, on y sent un désarroi quant à des explications impossibles à imaginer à cette époque. L’atome a été pensé, nommé, alors qu’il faudra encore des siècles pour faire de même avec les virus et bactéries. Texte pessimiste alors qu’il développe une pensée permettant de dépasser les peurs vaines ? Ce n’est pas ma lecture, bien au contraire, et je serais curieux d’avoir votre avis si vous avez lu ou comptez lire ces poèmes philosophiques ou cette philosophie poétique…

Notes avis Bibliofeel mai 2022, Lucrèce, De la nature des choses

Quelques éléments de cette chronique ont été repris de l’excellente émission de France culture, les chemins de la connaissance :

https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/lucrece-le-poete-philosophe

11 commentaires sur “LUCRÈCE, De la nature des choses

  1. Mais quelle heureuse surprise de lire une si belle critique sur le De Rerum Natura ! J’adore ce texte que j’ai découvert en latin, dans la pénibilité d’un thème, quand j’étais au lycée. Il m’avait frappée par sa puissance, les vers de Lucrèce m’ont paru presque magnétiques. De temps en temps aujourd’hui j’en relis des morceaux, paisiblement, comme on boit un thé qui ne déçoit jamais.

    Aimé par 2 personnes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.