Roland GORI, Un monde sans esprit, La fabrique des terrorismes

Éditions Les liens qui Libèrent, janvier 2017

Le sous-titre de ce livre de Roland Gori, « La fabrique des terrorismes », donne le ton. Voici un essai magistral qui fait appel à l’esprit de Gramsci, de Keynes, de Simone Weil, de Freud, de Marx, de Hanna Arendt et qui cite Aragon, Jaurès, Tolstoï, Camus, Sartre, Bourdieu, Bernard Maris… Ce n’est pas rien ! Un livre essentiel qui invite à prendre le temps de penser.

C’est un livre engagé, d’un engagement étayé par des penseurs dont il use comme autant de béquilles, afin de proposer des explications à une actualité qui nous accable trop souvent.

« Le politique est en panne d’imagination autant que de courage. Il a pris le teint gris et résigné des marchés auxquels il s’est asservi. Dans ce monde de papier où règnent les chiffres et les abstractions, rien ne vit, rien ne désire, sauf les passions tristes de la haine et de l’oppression. Les fascismes émergent de ces idéologies meurtrières et exténuées.« 

Roland Gori dénonce des élites au pouvoir ayant tout fait pour évacuer cet esprit, ainsi que le désigne l’auteur, préférant cajoler les marchés afin, en échange, de conserver leurs privilèges, préférant l’oubli du passé, la remise en cause de toutes les grandes conquêtes sociales, agitant la peur, préparant ainsi la possible arrivée des monstres nihilistes qui se chargeraient de remplir le vide laissé béant… Le peuple n’est pas écouté mais mesuré de façon technocratique par des sondages d’opinion qui ne représentent que les sentiments du moment « faute d’entendre sa parole et de la prendre en considération ».

Il explique comment des idéologies s’appuyant sur cette crise politique et la religion utilisent et pervertissent le concept de révolution : « Dans les sociétés traditionnelles, les révolutions avaient pour vocation ce retour à l’origine fondateur par la production d’une violence et d’un chaos temporaires. Ce renversement brusque et violent d’un régime politique ne vise pas à en changer, mais à corriger sa déviation des principes initiaux qui l’avaient fondé. C’est donc un retour en arrière, une restauration de l’ordre ancien initial. Le sens moderne du concept de « révolution » modifie radicalement la donne, il ne s’agit plus de revenir à l’origine pour relancer le cycle de la répétition, mais d’ouvrir vers un avenir inconnu, non écrit dans les textes fondateurs : « Le concept moderne de révolution est inextricablement lié à l’idée que le cours de l’histoire, brusquement, commence à nouveau, qu’une histoire entièrement nouvelle, une histoire jamais connue ni contée auparavant, va se dérouler ». Hannat Arendt précise que le sens moderne que nous donnons au concept de « révolution », « était inconnu avant les deux grandes révolutions de la fin du XIIIe siècle ».

Il nous dit : ne laissons pas éteindre les étoiles. Donnons du sens collectif à ce que chacun de nous fait. La fin de cet essai est consacrée à l’art dans son sens large, englobant l’artisanat, qui avec l’éducation, la culture, « l’information non industrialisée » peut constituer une voie de sortie de crise car redonnant une symbolique. Il ajoute ne tardons pas car le temps presse… L’art fait l’homme alors que la machine seule peut avilir l’homme. « L’art est une forme de l’activité humaine consistant, pour un homme, à transmettre à autrui ses sentiments, consciemment et volontairement, par le moyen de certains signes extérieurs… Il est un moyen d’union entre les hommes, les rassemblant dans un même sentiment, et, par-là, indispensable pour la vie de l’humanité, et pour son progrès dans la voie du bonheur ». Cette citation de Tolstoï montre que du côté de l’art (non réduit au spectacle) se trouve l’humanité si on souhaite progrès et bonheur. Mais attention les hommes peuvent par facilité se trouver des chefs charismatiques et les suivre sur les chemins nihilistes bloqués sur les traditions et la particularité supposée du clan, « fondé sur les racines géographiques, raciales et historiques ».

Roland Gori est psychanalyste et professeur de psychologie et de psychopathologie clinique à l’université Aix-Marseille. Il a écrit de nombreux ouvrages dont certains titres donnent une idée du fil conducteur de cet auteur érudit : 

La dignité de penser : livre où il pose cette question anodine : « est-ce qu’on voudrait priver le peuple de penser ? »

La fabrique des imposteurs : avec cette question : est-ce qu’on chercherait à tromper les gens afin d’arriver au pouvoir ? Pour cet auteur, l’imposteur est comme un poisson dans l’eau. Il fait prévaloir la forme sur le fond, valorise les moyens plutôt que les fins, se fie à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité. L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre. Je pense immédiatement à nos gouvernants de ces dernières décennies, nul besoin de donner des noms. Et l’imposteur suprême, qui a bien vu le créneau possible, est prêt à tromper encore pour monter sur la dernière marche du pouvoir.

L’individu ingouvernable : sur l’individualisme développé à l’extrême depuis des décennies ?

L’auteur rappelle certaines citations qui ont fait date dans l’histoire et qui, ainsi rapprochées, font sens : « La crise c’est lorsque le vieux monde est en train de mourir et que le nouveau monde tarde à naître. Dans ce clair-obscur naissent les monstres » Gramsci. « La religion est l’esprit d’un monde sans esprit, elle est l’opium du peuple » Marx. « L’effet des consolations que la religion apporte à l’homme peut être mis en parallèle avec celui des narcotiques » Freud. « Nous serions capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne nous versent pas de dividendes » John Keynes

Roland Gori conclut dans le chapitre intitulé le spectacle et le sacré : « Il nous faut un discours vrai, le feu sacré du politique, un récit qui enthousiasme et donne envie de se battre autant que de rêver, de s’aimer autant que de s’opposer sans se détruire. Ces catégories de l’attente nouent cette dimension du sacré que partagent la religion, la politique, le soin et l’art »

J’ai vraiment aimé ce livre dense mais passionnant, livre découvert en écoutant l’excellente émission de France culture d’Adèle Van Reeth, « les chemins de la philosophie » en février 2017 avec Roland Gori comme invité.

Lien utile : conférence donnée à l’université permanente de Nantes en février 2014 sur le thème des imposteurs : https://youtu.be/2FEtiA18lZU

Notes avis bibliofeel septembre 2019, Roland Gori, Un monde sans esprit

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