Jón Kalman STEFÁNSSON, Corps célestes à la lisière du monde

Traduit de l’islandais par Eric Boury

Christian Bourgeois éditeur, publié en mars 2026

480 pages

Présentation des nombreux ouvrages de l’auteur lors de la rencontre à La Boîte à Livres


Jón Kalman Stefánsson a présenté son dernier roman à Vincennes, Toulouse et Tours avant de se rendre au salon du livre à Paris. Sa venue en France constitue un évènement et c’était pour moi l’occasion de le rencontrer. J’ai pu apprécier la simplicité, l’humour, l’érudition, la décontraction de cet auteur traduit dans le monde entier… et que je n’avais encore jamais lu. Impressionné par la parole et le regard profond de cet islandais des lettres, j’ai choisi d’acquérir son dernier ouvrage, Corps célestes à la lisière du monde. Le titre m’apparaissait alors bien obscur, et la lettre d’un prêtre pas forcément attirante. Je ne savais pas encore que j’avais dans les mains un roman-monde, à la fois intime et épique, poétique et philosophique, dépassant largement le cadre historique du récit. Il y a beaucoup à dire pour donner une idée de la puissance de ce livre, ce qui explique une chronique plus longue que d’habitude.

Il s’agit d’une longue lettre du révérend Pétur, datée de 1615, quelques années après son arrivée à Brúnisandur où il a été nommé à la tête de cette paroisse des fjords de l’Ouest. Elle est adressée à une mystérieuse destinataire dont le lecteur va collecter des indices au fil des pages, la révélation de son identité différée jusqu’à la dernière page, ce qui constitue une belle astuce d’écriture.

Jón Kalman Stefánsson est poète et romancier. Son écriture, tout en scansion, comme un refrain repris intercalant les scènes, est une musique qui me manque une fois le livre refermé. Une première longue partie ancre l’histoire dans la culture islandaise : sa mythologie, ses sagas, sa poésie ancestrale. Pour l’auteur le présent est éclairé par le passé, il vit en nous et il est indispensable de tout faire pour le transmettre – y compris le souvenir des défunts – sinon les ténèbres recouvrent tout. Pétur ne raconte pas directement les faits traumatisants auxquels il a assisté. Il faut être patient et s’imprégner du contexte historique et culturel, compliqué dans un premier temps par des noms islandais difficiles à mémoriser (l’index des personnages à la fin du volume m’a été précieux). Ensuite, cette étape franchie, tout s’accélère, l’action, les révélations ouvrent sur un immense roman comme, à mon avis, il en existe peu. Il allie puissance de la langue et puissance de la réflexion se connectant à une littérature d’exception.

L’argument est un épisode historique violent de l’Islande, un petit pays isolé ayant connu très peu de guerres, et qui a encore actuellement un des taux de criminalité les plus bas du monde. Ces contrées inhospitalières, entourées par les mers, et le nombre réduit de protagonistes en font une scène de théâtre idéale pour relater un évènement emblématique, à la portée universelle, bien au-delà de l’époque reculée. Au XVIIe siècle l’Islande dépend du roi du Danemark. Suite à une terrible tempête, des pêcheurs de baleine espagnols se sont échoués sur l’île et tentent de survivre. Des rumeurs d’exactions enflent et le bailli Ari Magnusson est chargé par le roi de mener une expédition punitive, en réalité un véritable massacre.

1615. Arrivés de San Sebastián, au Pays basque espagnol, trois baleiniers pêchent dans le fjord Reykjarfjörður. Une loi sera bientôt votée qui autorise à tuer tous les basques pénétrant dans les fjords.

Ces faits ont existé mais l’auteur a insisté lors de la rencontre : « Ce n’est pas un roman historique ». Il s’agit notamment d’explorer les mécanismes conduisant à la violence et à la haine de l’étranger, coupable de parler une autre langue, coupable d’avoir une autre religion. La réflexion sur les mécanismes d’intérêt personnel, de subordination à l’autorité permettant de s’en prendre à un groupe isolé, est sous-jacente. L’auteur trouve les mots pour évoquer une question très actuelle : Qui a le pouvoir de parler ? Qui fait le récit ? Le passé n’est pas fixe et l’enjeu est de donner l’impression que les faits ont existé de telle ou telle manière.

Parmi tous les nombreux personnages toujours complexes, intéressants du roman, deux sont mis en avant : Pétur, le narrateur, homme intègre cherchant à agir au mieux, à la fois religieux, homme de science et homme de lettres. L’autre, même s’il n’apparaît que dans quelques chapitres, est Jón l’Érudit. Il est celui qui recherche le réel, comme une obsession et quel que soit le prix à payer – il a existé et c’est pas lui que nous ont été transmis les faits –. Le récit permet une étude humaine, religieuse, philosophique et politique plus puissante que toute bible, essais philosophiques ou sociologiques, poèmes ou fables, sur les choix moraux. Les femmes sont très présentes dans le cœur de Pétur et dans le récit (dans la religion protestante les prêtres ont le droit de se marier et de fonder une famille). Le roman intègre une sensualité surprenante, narrant des épisodes fameux avec Helga et Kristin, traitant des problèmes de couples et même d’homosexualité. Les éléments naturels sont des personnages à part entière, la pluie, la neige, les chats et chiens également, renvoyant à un imaginaire d’avant le christianisme où l’homme n’était pas au-dessus de tout l’environnement.

La foi de Pétur est une soif de connaissance et il va être sanctionné pour refuser de vivre sous le dictât de sa hiérarchie et du bailli. Se taire est impossible, il cherche une vérité basée sur le réel et veut la partager après l’avoir traduite en ces mots qui peuvent voyager dans le temps. Il est celui qui doute – ce qui permet de continuer à poser des questions et à écrire, à éviter l’étroitesse d’esprit. Cela ne l’empêche pas de s’inquiéter des conséquences de sa propre liberté, ceux qu’il aime potentiellement mis en danger par ses actes. J’y ai vu une impressionnante parabole sur les valeurs morales qui fondent notre humanité, aux menaces sans précédent appelant au combat contre le totalitarisme. Tout comme au temps de Copernic et Galilée, enjeux de savoir et de pouvoir dans le roman, la science et la raison sont attaquées, le mensonge érigé en vérité dans des proportions inédites.

Corps célestes à la lisière du monde vient d’être publié et il fait déjà pour moi partie des grands livres marquant une époque, presque déjà un classique. Il me construit autant qu’ont pu le faire Les essais de Michel de Montaigne, certains textes de Jean-Jacques Rousseau, 1984 de George Orwell, Petit traité des grandes vertus de André Comte Sponville, avec le charme envoûtant de la langue poétique, je pense à Éloges de l’ombre de Tanizaki ou L’oreiller d’herbe de SosekiJón Kalman Stefánsson fait partie des écrivains à la pensée complexe capables de pratiquer un très large détour par la fiction, ce qui le rend encore plus attrayant et efficace. L’auteur va chercher la vie et la lumière dans une époque reculée, il nous plonge dans les ténèbres pour mieux observer les étoiles. Quel livre pourra me donner cette intensité, cette urgence, cette belle connaissance du cœur des hommes ? Je lis pour ces rencontres imprévisibles et rares qui font franchir des étapes de la vie. Un corps céleste est apparu à la lisière du monde et c’est un petit miracle littéraire !

Photo personnelle de l’auteur prise à la fin de la rencontre en librairie.

Jón Kalman Stefánsson a quitté l’école à 15 ans. Il a travaillé pendant 3 ans dans la pêche, la maçonnerie, les abattoirs avant de reprendre des études scientifiques dans le but de devenir astronaute… Il sera poète et écrivain, ce qui est aussi un moyen d’observer le monde dans son immensité. Son roman Ton absence n’est que ténèbres a reçu le prix France Inter du livre étranger en 2022. Eric Boury, traducteur fidèle de son œuvre, a reçu Le Grand prix de traduction de la Société des gens de lettres (SGDL). Son passage au français est ici particulièrement convaincant.

Quelques citations :

« Faut-il donc s’attendre aux cris de détresse et au sang versé, en l’absence de justice : les montagnes vont-elles s’ébranler et les cadavres joncher les rues comme autant de balayures. »

« L’épée pourfend, elle menace, mais en fin de compte, c’est la plume qui juge ici-bas »

« Et dans mon impudence inconsistante et versatile, bien que je me le reprochasse, j’espérais que jamais cette soirée ne prendrait fin. Que je resterais assis là, sous cette tente, sous le ciel cristallin et clément de juin, un verre de vin devant moi, à observer cette jeune âme, attendant que naisse un sourire capable de dissiper la nuit du monde, de réveiller les chants d’oiseaux – et d’embraser le bois sec de mon cœur ! »

« Les mots d’amour qu’une femme murmure à ton oreille, écrivait Catulle il y a de cela deux mille ans, il te faut les écrire sur le vent et les consigner dans l’eau vive ! »

« Partout les tyrans de l’esprit et du corps se croient tout permis, et pour finir leur pouvoir ne s’impose plus aucune limite, il devient cruel et ne respecte rien s’il ne se trouve personne pour oser tout raconter. Si personne ne consent à transformer ses mots en glaive, en journées de soleil, en tempêtes, en étreintes, en poings brandis, en aubes, en ruisseaux qui chuchotent, en baisers, en chiens joyeux, en ténèbres, en morts, et en tout ce qui échappe aux limites de notre entendement. C’est pourquoi nous avons le droit de tout dire. Parce que nous tirons si peu de leçons du silence. »

« L’oubli et le silence, notre lâcheté et notre torpeur sont les éternels alliés des tyrans de tous les temps. »

« Nous voguâmes, le navire s’élevait et s’affaissait à la surface des vagues tel un oiseau au vol pesant, tel un instant en route vers le ciel avant de se précipiter l’instant d’après vers le bas, vers l’abîme, vers l’enfer : il s’élevait et s’affaissait, ballotté de bâbord à tribord, luttant pour avancer vers la rive de l’Hiver – je vomis, je souffris, bien que pourtant d’humeur joyeuse. »

« Les chiffres comprennent peut-être les planètes, a-t-elle répondu, peut-être les régissent-ils tout à fait, pour les êtres humains, c’est tout autre chose, ils sont bien plus incontrôlables. Les chiffres ne suffisent pas à les dompter, il n’y a que les mots. »

« Peut-être enterrons-nous la vérité et la justice pour nous simplifier la vie ? Ah, je n’apprends donc jamais quoi que ce soit. Sauf quelques poèmes que je connais par cœur. C’est évidemment mieux que rien. »

« Il faut que je dise à Arngrimur et Marteinn que la poésie est à la fois vieille comme le monde et aussi jeune qu’un chaton nouveau-né qui rêve de mouches. »

Notes avis Bibliofeel, mai 2026, Jón Kalman Stefánsson, Corps célestes à la lisière du monde

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