Gary VICTOR, Maudite éducation

Texte original : Éditions Philippe Rey 2012 Lu dans l’Édition Points, avril 2015

Jowee Omicil, saxophoniste et poly-instrumentiste d’origine haïtienne qui ne ressemble à personne !

Voici un roman, plutôt d’initiation et autobiographique mais pas seulement, qui m’a enchanté. Le jeune Carl, adolescent en Haïti sous la dictature des Duvalier, dans les années 1970, subit l’éducation d’un père rigide et se réfugie dans les livres. Il va découvrir lors de ses sorties en ville, dans les bas-fonds de Port-au-Prince, la réalité sociale faite de débrouille, de prostitution et de destins tragiques. Son initiation sentimentale débute par un jeu de correspondance organisé par l’école où il échange avec une jeune femme qu’il nomme Cœur Qui Saigne. Leur première rencontre est un fiasco et Carl ne la reverra que bien des années après. Tous les deux, à partir de cette « maudite éducation » chercheront leur voie, jetant toutes leurs forces pour réécrire l’histoire et contrer la cruauté de leur existence. Carl est, au moins en partie, le double de Gary Victor. On assiste ici à la naissance d’un écrivain à travers un milieu familial favorable, à la montée de sa révolte contre les injustices et les absurdités de la vie en Haïti. Il est aidé dans sa vocation par les cours du poète Gaston Paisible et par son père qui entend le conseiller, de manière assez autoritaire, alors qu’il cherche à trouver son chemin par lui-même.

« Ce que je garde en mémoire de ce temps, ce sont les longues heures passées dans une bibliothèque tenue par des religieux où mon père m’emmenait pour lire les livres qui devaient me mettre, selon lui, sur les rails de la bonne littérature. Il persista à manifester son mépris pour les lectures de ma mère, que j’avais fait miennes avec passion. »

L’écriture est belle, fluide, qui intègre et magnifie le conte et l’oralité (beaux récits placés dans la bouche des prostituées et faisant malgré tout corps avec le roman). « Maudite éducation » est un livre incandescent de sincérité, de poésie, de révolte. Un concentré de mots qui tourbillonnent, évoquant par moments la figure hallucinée et géniale d’Arthur Rimbaud.

Je ne résiste pas à citer une bonne partie du paragraphe, magnifique et inoubliable, où Carl évoque son père mort faute de soins à même le sol d’un hôpital « lépreux » de Port-au-Prince, à trois cent trente-trois mètres du palais présidentiel. Il mesure cette distance en rêve et s’en souvient toujours au réveil. Gary Victor se fait poète pour conjurer le malheur et le ressentiment. Je trouve que c’est un petit bijou d’écriture :

« Trois cent trente-trois mètres pour éteindre le jour, reconduire le contrat avec la nuit, ramper dans les abysses. Trois cent trente-trois mètres pour ripailler dans les carrefours-déveines, éterniser le bal des comédiens assassins, garantir la faim de l’enfant des rues, aiguiser les crocs des rats, et canoniser le jappement des chiens. Ces trois cent trente-trois mètres ont hanté mes nuits de solitude, mes nuits de froideur conjugale, mes plongées en apnée dans le bleu de la mer caraïbe, mes parties quotidiennes de cache-cache avec les démons de la survie, mes constantes dérives sur le radeau de relations amoureuses impossibles.  Ces trois cent trente-trois mètres ont été autant de morsures dans ma chair, mais aussi trois cent trente-trois flammes, vacillantes certes, de bougies tenues en pleine ténèbres par des esprits protecteurs voulant soit garder éloignés de moi des prédateurs cruels, soit m’avertir de failles, ouvertes sur mon chemin, vers le feu de la terre. Ces trois cent trente-trois mètres sont devenus dans ma tête trois cent trente-trois vers gluants entrainant tout ce que mon esprit contenait d’images, de mots, de souvenirs, de joies et de colères, pour les fondre dans une pâte informe où, soudain, pendant quelques secondes, je me trouvais immobilisé dans un néant où même ma frayeur ne pouvait s’exprimer par un cri. Ces trois cent trente-trois mètres ont été l’encre dans laquelle j’ai trempé la plume réceptacle de mes pulsions d’écrivain alcoolique, pervers, drogué, anarchiste.  Ces trois cent trente-trois mètres ont été cette mer que j’ai écumée jour et nuit à la recherche d’autres rivages, d’autres terres. Je m’y suis souvent noyé. Une mer abandonnée de son dieu. Une mer abandonnée de ses fantômes. Une mer en permanence de fin du monde. »

Les mots de l’auteur sont forts et marquent la blessure profonde, inguérissable.

« Des solitudes peuplées d’ombres Des silences terrorisés par le rictus des damnés Des certitudes fissurées par le temps en phase terminale »

« Pays abreuvé de sang. Société de menteurs, réalité souillée… Cela ravive mon ressentiment pour ce pays… Je n’ai aucune fierté d’être haïtien. Mais je voudrais bien me battre pour l’être, pour que mes enfants le soient aussi. »

Et puis arrive au cœur de ce livre symphonie, la femme, la beauté magnifiée par Chantal, Cœur Qui Saigne des échanges épistolaires du jeune Carl. Cœur Qui Saigne comme une allégorie d’Haïti, désirée, violée, aimée et sacrifiée. Fort heureusement ces pages romantiques contrebalancent la noirceur ambiante. Cette histoire d’amour se déroule de façon bien chaotique, ce qui est le cas dans la vraie vie, dans un pays où règne la superstition : « On n’est pas dans un roman ou un éditeur exige de tout justifier, Carl » dit Cœur Qui Saigne.

Gary Victor est né en 1958 à Port-au-Prince. Il est le fils d’un sociologue célèbre et un des tout premiers écrivains haïtiens, de cette petite moitié d’île qui en compte pourtant beaucoup au kilomètre carré ! Romancier, journaliste, auteur pour le théâtre, Gary Victor a tout fait même Directeur Général au Ministère de la Culture et Secrétaire Général au Sénat… Pour l’anecdote, j’ai découvert qu’il avait traduit « Le Petit Prince » de Saint-Exupéry en créole… Cela donne « Ti Prens lan »Les titres de ses livres sont étonnants, je ne résiste pas à en citer quelques-uns qui m’attirent : « A l’angle des rues parallèles », « Le sang et la mer », « Le diable dans un thé à la citronnelle », « Treize nouvelles vaudou »

Il y a chez cet auteur un réalisme assaisonné de poésie et d’humour que j’avais déjà trouvé chez René Depestre et Dany Laferrière, autres auteurs d’origine haïtienne… Haïti est un pays de langue créole, langue que l’on dit être la « dernière-née du français » et qui pimente ici ou là l’écriture de ces auteurs, une langue qui maintient une proximité avec notre culture française dans un pays isolé au milieu d’un océan de langue hispanophone ou anglophone. Ce sont pour moi nos cousins en littérature qu’il est bon de visiter de temps en temps pour garder des souvenirs de « la famille » et s’enrichir d’une autre culture.

Ce roman magnifique nous parle des rêves et des légendes d’un peuple beau et fier. C’est un auteur à découvrir si ce n’est déjà fait.

Notes avis Bibliofeel, Gary Victor, Maudite éducation

8 commentaires sur “Gary VICTOR, Maudite éducation

    1. Merci c’est très gentil et pour le livre cela dépend de la sensibilité de chacun. Je ne mets sur le blog, en principe, que les livres qui ont vraiment comblé mon besoin de mots et d’idées. Celui ci en fait parti et j’espère qu’il vous plaira !

      Aimé par 1 personne

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