Hervé LE CORRE, Dans l’ombre du brasier

Editions Payot & Rivages mars 2019

Hervé Le Corre a choisi de raconter une histoire policière dans le cadre des derniers jours de la Commune, du jeudi 18 mai au dimanche 28 mai 1871. Le livre est divisé en 11 parties, une pour chaque jour, avec dans chaque partie, des chapitres où on suit les différents personnages en même temps que les bombardements et les batailles dans les rues.

Nicolas et ses frères d’arme, un grand rouquin surnommé Le Rouge et le jeune Adrien défendent Paris contre l’offensive des versaillais. Caroline, la petite amie de Nicolas, s’affaire dans un hôpital improvisé à secourir les blessés. Monsieur Charles est photographe et exploite la situation en enlevant des jeunes filles pour faire des photos pornographiques et revendre ses victimes aux réseaux de prostitution. Il est aidé par le sinistre Pujol et son acolyte Clovis. Antoine Roques a été élu « délégué à la sûreté » à la place « des flics » qui se sont enfuis à Versailles. Roques décide de mener l’enquête malgré le siège des Prussiens, malgré le brasier de « la Commune ».

« Le vieux monde qu’on croyait aboli, son ordre culbuté, ses bourgeois enfuis, s’apprête à revenir dans le fracas du feu et de l’acier, et ce sera impitoyable. Il n’est qu’à lire les journaux de Versailles : leurs appels au meurtre, à l’expiation par le sang et la mort des péchés de ce peuple barbare. »

Le Corre, dans ce roman, adopte une écriture particulière qui nous transporte au cœur du brasier. Il y a l’ombre de Victor Hugo, de Jules Vallès, de Louise Michel ou, plus proche de nous, de la gouaille d’Alphonse Boudard. Des mots, des tournures sont empruntés au langage populaire : Le caboulot, le rade, l’eustache, un gommeux, un loquedu, le capiston… Oui, on trouve ça dans les dicos !

« Tous ces lignards qui ont détalé devant les Prusscos, et qui maintenant se sentent du courage pour venir fusiller le populo, c’est tous fils de garces et soulards comme leurs papas. Ce monde est bien aux mains des brutes… La Sociale ça sera pas pour ce coup-ci. »

« Dans la colonne des prisonniers, La Marseillaise explose brusquement à la gueule des gardiens comme une bombe. »

On est clairement dans un roman policier historique, avec une très large place accordée aux suites de la guerre contre la Prusse, à la guerre civile entre communards et versaillais. Mais l’histoire nous est racontée, vue par la rue, par le peuple, à travers les rumeurs, au jour le jour, d’où cette impression d’être immergé dans les évènements… C’est totalement effrayant de réalisme et de violence !

J’ai eu un peu de mal à me mettre dans le contexte de l’époque du fait de cette immersion, du manque d’éléments sur cette période terrible. Hervé Le Corre semble nous dire : « voilà ce que les parisiens ont vécu du 18 au 28 mai 1871, si vous voulez en savoir plus sur les raisons d’une telle situation, si vous voulez comprendre pourquoi une armée aux ordres d’un gouvernement élu sous occupation prussienne bombarde, anéanti sa propre population parisienne, alors revoyez l’histoire de France de la Révolution française jusqu’à cette année 1871.»

« C’est le 14 juillet, c’est juin 48, c’est le 18 mars… C’est l’imprévu. Pourquoi ces jours-là et non plus tôt, ou plus tard ? La commune, c’est une idée. C’est par cette idée qu’on peut, justement, s’élever. Rêver plus haut… » Le 18 mars 1871 est le jour où Thiers a décidé de retirer les armes des parisiens, utilisées pour résister au siège prussien et à les utiliser pour mater l’insurrection…

L’histoire me passionne, surtout l’histoire de France, mais je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais abordé au collège ou au lycée cette période. Pourtant ce n’est pas rien : une 2ème république de 1848 à 1852, date du rétablissement de l’Empire par Napoléon III par un coup d’État, une guerre où la France va capituler et céder l’Alsace et la Lorraine… Un retour à une 3ème république en 1870 suite à la capitulation de Sedan. L’action du roman se déroule en mai de l’année suivante.

Je pense que cette méconnaissance des évènements de la Commune est répandue. Est-ce parce que les évènements sont complexes avec une guerre contre la Prusse et une guerre civile comme un retour de l’esprit de la révolution de 89, une levée en nombre du peuple qui n’en peut plus de la misère et de l’incurie des gouvernants ? Est-ce parce que la classe possédante a eu tellement peur que mieux vaut mettre tout cela sous l’éteignoir afin de ne pas donner des idées de justice sociale aux nouvelles générations ?

L’histoire s’écrit en fonction de connaissances qui évoluent en permanence, fruit de recherches de plus en plus poussées. Elle évolue, et c’est plus sournois, en fonction des rapports de force, avec des faits mis en lumière, d’autres mis dans l’ombre et parfois falsifiés à des fins tactiques. Le romancier contribue à sa manière au travail historique. En apportant la puissance romanesque du récit, il permet au lecteur une identification… Et il peut donner envie au lecteur d’effectuer des recherches complémentaires, à partir de sources sérieuses, afin d’alimenter sa propre réflexion sur la période historique.

J’ai découvert qu’une association de Professeurs d’Histoire avait dénoncé, lors de l’instauration des nouveaux programmes en 2014, l’absence de La Commune de Paris dans les programmes. Volonté de soumettre les élèves et de brider l’esprit critique ? Qu’en est-il actuellement ? Si un lecteur de ce blog peut me renseigner je suis preneur…

Il est permis de penser que la Commune, et ses milliers de victimes, ne sont pas pour rien dans les lois qui ont été votées suite à ces évènements. Des personnages tels que Victor Hugo, Jules Ferry et d’autres, ont réussi à peser sur le cours de l’histoire : loi sur le travail des enfants en 1874, gratuité de l’enseignement primaire dans les écoles publiques en 1881, loi sur les syndicats professionnels en 1884, loi sur la séparation de l’Église et de l’État en 1905… D’autres pays, aux peuples plus dociles, n’ont pas connu ces avancées majeures.

Je me suis attardé sur le contexte historique, très présent, mais l’intrigue policière est plutôt bien menée et on est vite entrainé dans l’action, à la suite des personnages. Le tout en fait un roman policier singulier qu’on ne lâche pas jusqu’à la dernière page.

Pour en savoir plus sur la commune, comprendre ces évènements, on peut retrouver sur internet les conférences, images et son restaurés, données par Henri Guillemin en 1971. Un coffret de 3 DVD est aussi disponible.

https://www.rts.ch/archives/dossiers/henri-guillemin/3477764-la-commune-de-paris.html.

Notamment l’exposé sur les journées sanglantes dont il est question dans le roman de Hervé Le Corre :

https://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/10320030-le-moment-de-verite.html

Lire également le petit livre paru aux éditions de l’Herne, en 2016, « L’insurrection parisienne » de Victor Hugo.

J’ai aussi lu, coïncidence bienvenue, « Jojo, Le Gilet jaune » de Danielle Sallenave, membre de l’Académie française, paru chez Tracts Gallimard en avril 2019. J’ai retrouvé, magnifiquement dénoncée ici, une certaine rage des milieux dirigeants face aux sans grades, à ceux qui ne sont rien, semblant traverser les siècles…

Notes avis Bibliofeel octobre 2019, Hervé Le Corre, Dans l’ombre du brasier

3 commentaires sur “Hervé LE CORRE, Dans l’ombre du brasier

  1. A lire aussi les bd de TARDY “le cri du peuple”.
    Oui c’est une période méconnue.
    Trop transgressive? Trop cruelle?
    Je ne sais pas. Ce serait trop facile de trouver une explication comme celles là.
    A écouter aussi : la butte rouge.

    En tous les cas, je viens de finir “le dernier hiver du Cid” et j’ai bien envie d’attaquer “dans l’ombre du brasier” (que j’avais déjà un peu repéré).

    Aimé par 1 personne

    1. Oui Tardi à beaucoup fait pour cette période. J’aimerais bien avoir une page bd sur mon blog. Cela ajoute les dessins et couleurs au texte et à l’histoire. J’aime beaucoup. Je m’y met bientôt ! Merci pour le commentaire !

      Aimé par 1 personne

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