Eric VUILLARD, L’ordre du jour

Paru chez Actes Sud en mai 2017

Photographie de la jaquette : Gustav Krupp von Bohlen und Halbach, en septembre 1931,
à la tête de la multinationale allemande Krupp spécialisée dans le domaine de l’acier.

« L’Ordre du jour » est un livre d’une puissance rare. Il m’a charmé par son écriture époustouflante. En seulement 160 petites pages, il montre comment « les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas ». Il « soulève les haillons hideux de l’histoire » pour raconter la marche vers l’abîme de l’Europe à travers l’aide apportée par les magnats de l’industrie à Hitler et le laisser faire des autres puissances européennes au moment de l’annexion de l’Autriche.

Ce n’est pas une fiction, plutôt un récit romancé et pourtant c’est le prix Goncourt 2017 – un très grand prix Goncourt selon moi –. Le roman de l’alliance terrible des industriels allemands et de Hitler. Les Opel, Krupp, Siemens, Bayer, Allianz, BASF, Agfa, Telefunken, IG Farben ne sont pas que des marques ! Ce 20 février 1933, ils étaient là, ces 24 magnats de la finance et de l’industrie, invités par Goering et par Hitler en personne afin de financer la campagne nazi des législatives du 5 mars de cette sinistre année, là où l’Allemagne, et une grande partie du monde avec elle, bascula dans l’abîme. Leur soutien sera au rendez-vous du crime qui s’écrit dès cette époque.

« Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénètrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. »

Le 12 février 1938, Kurt von Schuschnigg, chancelier d’Autriche, « le petit aristocrate raciste et timoré », est l’hôte du Führer. Il est arrivé… en tenue de ski ! Le 13 mars c’est l’annexion de l’Autriche. Schuschnigg, ce petit dictateur bientôt déchut, est un passionné de musique… Bruckner, Furtwängler, Arthur Nikish, Mozart, Haydn, Liszt sont dans les conversations avec le nazi Arthur Seyss-Inquart, celui qui va bientôt le remplacer. Un monde de brutes mais où on apprécie la musique classique.

Cet extrait de la symphonie No.9 d’Anton Bruckner, direction de Sergiu Celibidache, 1986, illustre bien l’ambiance de l’époque !

« Schuschnigg devait être fasciné par ce délirant système fait d’hésitations et de repentirs. C’est pourquoi peut-être Seyss-Inquart et lui aimaient par-dessus tout deviser – comme un témoignage nous le rapporte – de la Neuvième Symphonie de Bruckner, avec ses cuivres grandioses, son silence effarant, puis le souffle de la clarinette, et ce moment où les violons, lentement, crachent leurs petites étoiles de sang. »

L’intérêt de cette leçon d’histoire réside surtout dans la mise en perspective de ces quelques dates et la description minutieuse des intervenants – on a les expressions des visages, les sourires, les sentiments profonds des protagonistes –. Tout est décortiqué, les dialogues reconstitués sonnent justes pour nous qui connaissons la fin de ce roman aussi cocasse que totalement tragique et honteux.

Complaisance à Londres, complaisance à Paris de dirigeants peu regardant sur la morale de leurs interlocuteurs dès lors que les intérêts de classe sont préservés. Beaucoup ont fermé les yeux à l’époque, c’est même pour cela que tout a si bien fonctionné. Avec en arrière-pensée de reprendre la main face au peuple, aux syndicats, au bousculement à cette époque de l’ordre capitaliste en crise.

C’est un texte ciselé, renouvelant le genre, une épure avec des fulgurances, des images qui font mouche :

 « …très loin de la guerre mondiale, les générations se succédant comme se relaient les sentinelles dans la nuit noire-, comment séparer la jeunesse que l’on a vécue, l’odeur de fruit, cette montée de sève à couper le souffle, d’avec l’horreur ? »

« …et il aura sept ans (Schuschnigg) pour se demander s’il a bien fait de mettre sur pied naguère son petit groupe paramilitaire, sept ans pour savoir ce qui est vraiment catholique et ce qui ne l’est pas, afin de départager la lumière et les cendres. »

Eric Vuillard est né à Lyon en 1968. Écrivain, également cinéaste (L’homme qui marche, 2006, Matteo Falcone, 2008). Il renouvelle la forme du récit historique redonnant la parole aux petites gens, aux perdants en passe d’être oubliés. Ce n’est pas le récit officiel habituel, il permet à la vérité de se frayer un nouveau chemin et du coup esquisse des perspectives pour l’avenir. Je conseille de lire ses autres œuvres majeures « Tristesse de la terre » (Actes Sud, 2014), ou encore « 14 juillet » (Actes Sud, 2016).

« Ouvrir un livre d’Éric Vuillard, c’est de fait avoir l’impression d’entrer dans un genre hybride, au croisement du chant, de l’histoire et de l’éloquence. » Le Magazine littéraire, dans son numéro de juillet-août 2017, comporte une interview très intéressante de l’auteur !

Notes avis Bibliofeel,  septembre 2020, Eric Vuillard, L’ordre du jour

16 commentaires sur “Eric VUILLARD, L’ordre du jour

    1. Oui c’est exact même ce n’est pas sur le même plan car L’ordre du jour se place au sommet de l’État. La liste de Schindler est de l’ordre de l’action individuelle, souterraine, bien sûr tout à fait exemplaire, de la part de cet industriel.

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  1. Ce livre doit être passionnant et très « eclairant » sur les complicités entres les industriels et le pouvoir. Nous vivons aujourd’hui une époque qui flirte dangereusement avec les mêmes pratiques. Ce livre et son auteur ont le mérite de nous avertir…

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    1. J’apprécie énormément Eric Vuillard, d’ailleurs c’est le seul écrivain avec trois chroniques sur mon blog… Mais attention, il ne plaît pas à tous : un style particulier, concis et poétique, un point de vue tranché -mais documenté-. Ce serait intéressant de faire un retour si vous lisez cet auteur !

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  2. Oui excellent livre compact et concis ce qui une performance pour raconter tout ceci en si peu de pages. J’avais beaucoup aimé lors de sa sortie et je l’avais aussi offert à ma mère qui a vécu cette époque… enfant puis adolescente et ça lui a beaucoup plu aussi.

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  3. Certes il a eu le Goncourt mais on le refile parfois à n’importe qui et je ne me fie pas à ce prix. Je viens de faire un tour sur Babelio, ses thèmes sont intéressants et il a une belle plume. Je vais étudier son cas de près, merci.

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