Giulia PEX, KHALAT

D’après une histoire de Davide COLTRIL

Traduit de l’italien par Laurent Lombard

Paru aux éditions PRESQUE LUNE en janvier 2020

Ce roman graphique est attirant au premier regard : son format 24,5 x 17,5 m’a plu, pas trop pesant, il trouve sa place partout, il est là mais on peut l’oublier et le retrouver à l’envie. Juste le bon format avec sa couverture cartonnée bien dense dont le dessin superbe de Khalat, lumineuse et digne, projette sa présence jusqu’au lecteur happé par son regard. Menton relevé, pommettes colorées de vie, longs cheveux ondulés sur l’avant du corps pour la partie droite, rejetés à l’arrière de l’autre côté. Les hommes et femmes qui l’entourent sont esquissés et déjà semblent des ombres dans le crayonné de gris caractéristique du dessin de Guilia Pex. Dos couleur vieux rose avec la tranche du livre plus soutenu… Impossible d’avoir cette émotion de lecture sur ebook, j’en suis persuadé !

L’histoire est véridique, recueillie par un humanitaire italien, Davide Coltri. Guilia Pex s’en est inspirée pour nous raconter l’histoire de Khalat, une jeune kurde syrienne, de la province de Qamishli, éprise de littérature française, venue étudier à l’université de Damas puis obligée de fuir son pays lors de la guerre civile du fait de son appartenance à la minorité kurde. Ses rêves sont détruits, reste sa volonté de résister à la violence et de sauver sa famille. Elle s’enfuit à travers huit pays et plusieurs camps de migrants dont celui de Domuz en Irak  pour trouver finalement refuge en Allemagne. Dès l’introduction, ces vers des illuminations de Rimbaud frappent fort : « Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde en avançant. »

La violence et la guerre sont en toile de fond mais ce qui est montré ici à travers les dessins et le texte percutant, ce sont les ressentis de Khalat et de sa famille dans des évènements où plus rien n’est maitrisé, où la seule aide arrive d’opérations humanitaires ou d’initiatives individuelles, évitant que tout se dérobe d’un coup sous les pas.

Guilia Pex nous interpelle directement, cela remue d’autant plus que ses dessins sont vibrants de vie et d’émotion – les yeux, les mains, les bouches, sur la plupart des planches, magnifiquement dessinés. Quatrième de couverture : « Qu’emporteriez-vous si, une nuit, vous étiez contraints de quitter votre maison pour toujours ? A quels compromis seriez-vous disposés à vous résoudre et où finiraient vos ambitions, les rêves et l’amour ? »

J’aime ce livre, j’aime ce qu’il raconte de notre humanité. Je ne me résous pas à ce que cette plante dépérisse dans son pot, j’ai toujours espoir qu’en l’arrosant, en lui portant une attention au long court, elle repartira et se redressera, fabriquera de nouvelles feuilles, de nouvelles pousses… Et souvent ça fonctionne ! Je parle de plante en pot parce que chaque chapitre commence par un petit dessin en milieu de page : 1/ la petite plante en pot, 2/ la même plante fanée, 3/ une valise, 4/ une petite tente, 5/ un colis ouvert (aide de survie), 6/ des montagnes, 7/ un gilet de sauvetage, 8/ une cheminée (un vrai logement retrouvé), et enfin une dernière page : un livre crayonné avec écrit Prévert sur la couverture (celui offert par son professeur de français…).

J’ai apprécié la page d’introduction rappelant succinctement le contexte historique entre mars 2011 – printemps arabe – jusqu’à l’exode massif vers l’Europe en 2015. On a également une belle carte de Syrie crayonnée, indiquant les zones à majorité kurde au nord de la Syrie ainsi qu’une magnifique double page avec la carte des pays traversés par Khalat dans sa fuite vers l’Europe.

« Nous, les kurdes, nous survivions en silence ou dans les mots murmurés entre les minces cloisons de nos maisons. Pour les maîtres d’école, pour les employés de l’état civil, pour l’état comme pour tout le monde, notre langue en revanche n’existait pas. De même que nous autres n’aurions pas dû exister. »

Davide Coltri est écrivain, vit à Beyrouth et s’occupe de projets éducatifs dans les situations d’urgence humanitaire. Dans le passé, il a travaillé en Irak, en Sierra Leone, au Népal, au Soudan, en Tanzanie, en Turquie et en Syrie où il a collecté de nombreux témoignages de réfugiés en difficulté qui traversaient les frontières à la recherche d’un nouveau pays acceptant de les accueillir. Il décrit non seulement les guerres civiles et les violences, mais aussi la solidarité, la résistance et l’espoir pour tenter de construire une vie différente.

Guilia Pex est née en 1992 dans la province de Milan. Elle étudie la photographie, expérimente le mélange des genres, mêlant ses clichés au dessin, trouvant son style entre des lignes nettes au crayon et des aquarelles légères. Elle découvre le récit Khalat de Davide Coltri tiré du recueil d’histoires « Dov’è casa mia » et accepte la proposition d’un éditeur italien de l’adapter. Elle illustre avec une grande sensibilité et un souci du détail qui amplifie le pouvoir de l’écriture, les couleurs vives irradient au milieu d’un jeu de gris et de noir. Il s’agit du premier roman graphique de cette dessinatrice qui possède visiblement un grand talent. Cela pique un peu les yeux à chaque page mais ce n’est pas la tristesse du malheur, pas du tout, c’est l’émotion de la vie qui cherche son chemin dans les situations les plus tragiques et de l’art à son service.

Découvert grâce à l’excellent blog « Les miscellannées d’Usva » que je remercie vivement. La chronique est excellente, pas un avis de commande mais un ressenti profond et des renseignements complémentaires sur un roman graphique exceptionnel sur la forme comme sur le fond. Je dédie aussi cette chronique au blog « La tête dans les dessins » où on peut découvrir des dessins tout à fait remarquables.

Notes avis Bibliofeel septembre 2020, Guilia Pex, Khalat

5 commentaires sur “Giulia PEX, KHALAT

  1. Superbe article que j’ai savouré. J’aime les bd qui ont une belle qualité graphique et qui ont du fond. Ta description me donne envie de ne lire. J’aime bien ce que tu dis sur la plante et le pot au sujet de notre humanité. Belle métaphore. On me dis souvent que j’ai la main verte. Je répond que je fais juste attention à mes plantes, que je leur donne ce qu’elles ont besoin. Pour les humains c’est pareil. Il faut arroser notre humanité. C’est pas les satellites qui vont le faire (ou pas bien ;).
    Belle journée à toi
    Alan

    Aimé par 1 personne

    1. Bien d’accord avec toi… Au delà du livre témoignage, c’est une belle œuvre d’artiste qui ne va rester en bonne place dans ma bibliothèque. Si tu le lis, j’espère que tu feras un retour.
      Belle journée à toi.
      Alain

      Aimé par 1 personne

  2. Merci beaucoup pour ton adorable mention de ma chronique, la tienne est remarquable de précision et de justesse. Nul doute qu’elle saura donner envie à nombreux•ses lecteur•rice•s de découvrir ce très beau livre-témoin !

    Aimé par 1 personne

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