Gilles DIENST, Le sens du vent

Éditions Quadrature, paru en avril 2022

136 pages

La vie ordinaire d’hommes et de femmes – sept histoires, sept personnages – tout à coup bouleversée au gré d’un évènement conduisant à prendre une nouvelle direction… Le hasard,  l’étrange nous enchantent comme une petite musique les accompagnant sur des chemins inattendus. J’aime énormément les gammes que nous écrit Gilles Dienst sur le sens de la vie !

Des existences qui lentement prennent un nouveau cours, d’abord avec calme et prudence dans la première nouvelle éponyme du recueil intitulée Le sens du vent. Un homme vient sur la plage pour éparpiller les cendres de sa mère au vent marin et c’est là qu’il va rencontrer Linda, peut-être un nouveau destin ? Le vent de l’existence où rien ne reste à sa place, symbolisé par le sable envahissant la maison sur la dune.

Hasard de nos existences soumises à leurs aléas provoqués par nos actions ou pas… Le vent est de toutes les directions et peut souffler vers une vie plus extraordinaire… Ces nouvelles sont soit optimistes, soit pessimistes selon les choix des personnages et le hasard des évènements : ici un accident de la route, là une rencontre heureuse, sans lendemain… ou fatale !

Le mystère donne une belle dimension à tout cela. J’ai particulièrement aimé Coupable. Au centre du récit Gilles Dienst a placé le chien d’un juge, c’est lui, le magistrat à la retraite qui a nommé son étrange animal « Coupable », pas mal non ? Un chien bizarre, qui semble écouter ce qui se dit, un peu juge et partie… Alors que ce sont peut-être Vanessa et l’ancien juge qui projettent sur lui leur histoire à eux, une façon d’inventer des forces supérieures, expliquer ainsi l’accident, voire la mort s’invitant dans leur quotidien. Une manière de se dédouaner de toute responsabilité, d’envisager un méfait qui pourrait bien devenir tragique sans se sentir coupable ?

« – Tu es vraiment un chien toi ? Tu as l’air de tout comprendre sans qu’on te le dise. Je vais te surveiller, dit-elle en souriant. Il la regarda sans qu’elle puisse déchiffrer un semblant de réponse. C’était bien un chien. »

Raconter des histoires percutantes, sans détours inutiles, voilà ce que j’aime généralement dans les nouvelles et là je suis comblé. A un degré ou un autre, chacun des personnages cache son jeu pour se protéger ou pour tirer parti de la situation, ou encore de tenter de vivre avec une réalité accablante. Il y a les histoires – Finir autrement – que des personnages tels William se racontent, lui qui continue d’attendre sa fille à la sortie de l’école alors qu’elle est morte depuis longtemps, renversée par un automobiliste ayant pris la fuite. L’auteur est un conteur  rapportant des histoires vraisemblables qui naissent dans la tête des personnages comme ce Jean-José rencontrant Evelyne, une bouchère – Chambre froidela nommant Lana Turner pour fantasmer ainsi sur une célèbre actrice hollywoodienne… de même dans cette autre histoire  – Le coup du bœuf – dans une version miroir puisque c’est la femme rencontrée à l’hôpital qui pousse Jean-Luc, modeste employé d’usine à viande, à endosser l’habit d’un toréro afin de répondre à ses fantasmes à elle.

« Dans la rééducation il y a une hiérarchie des patients, selon la nature de leur pathologie. Tout en haut, il y a les accidents de prestige : parachutisme, accident de moto ou course automobile. Ceux-là constituent l’aristocratie des blessés, la jet-set du fauteuil roulant. […] Se prendre un bœuf mort sur la tête ne le place pas très haut dans l’échelle sociale de la rééduc, il le sait, mais il a quand même droit au respect. »

La nouvelle intitulée De la boue dans les fibres m’a fortement intéressé par sa construction. Un homme seul est invité chez un couple d’amis, plutôt antipathiques, pour un barbecue.

« Les hommes sont rassemblés autour du barbecue comme autour d’un autel où on va célébrer quelque chose. C’est marrant cette façon qu’ont les hommes de se regrouper autour de la cuisson des saucisses, un verre à la main. Certainement un souvenir de l’âge des cavernes, enfin sans le verre et les saucisses. »

On pourrait être en empathie avec cet homme au départ. Et pourtant on va vite se demander qui est le plus égoïste, celui qui va au barbecue tout en dénigrant le mode de vie et la frime du couple ? Ou le narrateur, d’où émerge un être froid, individualiste et profiteur ? Encore un faux-semblant, possiblement fatal, mis en scène par l’écrivain inspiré.

Taire, mentir ou être celui à qui on ment. L’intérêt du recueil est dans la gamme d’affects décrits chez des gens ordinaires. Liberté des hommes mais avec quelle dose de déterminisme ? J’ai pensé, sur certaines pages à la banalité du calcul intéressé, au manque d’intérêt aux autres, au consumérisme revendiqué commandant toute chose… Jérôme, l’écrivain en panne d’inspiration et sa jeune protégée Linda, s’en sortent bien et donnent une note d’espoir dans ce maelström humain…

Les éditions Quadrature, créées en 2005, se sont spécialisées dans le domaine de la nouvelle. De statut associatif, cette maison d’édition indépendante publie des auteurs francophones avec une large place aux débutants. L’équipe de Quadrature a raison de se dédier complètement à la nouvelle de langue française. Cela vaut vraiment le coup de s’intéresser à leurs publications !

Gilles Dienst adresse aussi le livre à toutes ses envies dont celle de continuer à écrire. J’espère ne pas passer à côté de ses prochaines publications car j’ai passé d’excellents moments avec Le sens du vent. Il a un véritable talent pour la nouvelle. Quelques lignes seulement et tout est en place, impossible ensuite de décrocher. Quand il m’est arrivé de devoir reporter la lecture d’une nouvelle en cours de route, je n’avais qu’une idée en tête, reprendre au plus vite et connaître la suite… Et ça c’est un signe ! L’épigraphe de Raymond Carver n’était pas là par fanfaronnade : « Il y a d’abord cette vision fugace. Ensuite la vision fugace s’anime, se mue en quelque chose qui va illuminer l’instant et va, peut-être, laisser une empreinte indélébile dans l’esprit du lecteur, qui l’intègrera à son expérience personnelle de la vie, pour reprendre  la belle formule d’Hemingway. Pour de bon. Et à jamais. C’est là tout l’espoir de l’écrivain. »

On a ici une belle série d’histoires alternant la première ou à la troisième personne, à lire dans l’ordre, absolument ! Je n’en dis pas plus afin de ne pas rompre le plaisir de la surprise, élément particulièrement important dans ce genre littéraire. Lisez ce recueil étonnant, enthousiasmant, inspiré, en résonance avec notre vie à tous.

Un grand merci aux Éditions Quadrature ainsi qu’à Gilles Dienst pour l’empreinte indélébile et lumineuse que me laissera cette lecture.

Notes avis Bibliofeel mai 2022, Gilles Dienst, Le sens du vent

8 commentaires sur “Gilles DIENST, Le sens du vent

  1. On sent ton enthousiasme en te lisant et ça fait vraiment plaisir ! Je lis désormais assez rarement des nouvelles mais je me laisserais bien tenter par ce titre. Merci ! PS: tu as mis « le sens de la vie » comme titre de la chronique au lieu de « le sens du vent » si je ne me trompe 🙂

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