Imbolo MBUE, Puissions-nous vivre longtemps

Éditions Belfond publié en février 2021

Roman traduit de l’anglais (Cameroun) par Catherine Gibert

432 pages

Vient d’être publié en Pocket en février 2022

Dans un premier temps j’ai adoré regarder la couverture sobre et colorée de ce livre qui m’attendait alors que j’avais plusieurs lectures en cours. Le rabat présente un portrait de l’autrice tout à fait saisissant par la puissance et la détermination dégagées. Une Imbolo Mbue lumineuse nous propose un roman sincère et convainquant. Je l’avais reçu des éditions Belfond suite au concours organisé par le blog « Sur la route de Jostein », moi qui ne participe pratiquement jamais à des concours. Un grand merci à cette belle maison d’édition et à cet excellent blog littéraire que je vous invite à découvrir si ce n’est déjà fait.

Imbolo Mbue est née en 1982 à proximité de Douala, dans la petite partie anglophone du Cameroun, au sud-ouest du pays. A 16 ans elle part pour faire ses études aux États-Unis. Elle dit sa sensation d’être entre deux cultures après avoir lu « les grands auteurs africains » Chinua Achebe, Ngugi wa Thiong’o notamment puis découvert Toni Morrison et Gabriel Garcia Marquez, des références susceptibles d’attiser ma curiosité. Elle a aujourd’hui 38 ans et vit à Manhattan. Son premier roman Voici venir les rêveurs sorti en 2014, immense succès traduit dans de nombreux pays, racontait l’histoire d’une famille camerounaise émigrée à New York. Ce second roman remonte le temps, reviens sur la vie des ancêtres au pays, la vie d’avant les promesses de prospérité venue d’Occident.

Puissions-nous vivre longtemps est l’histoire des habitants d’un petit village d’Afrique, Kozawa, de la période coloniale jusqu’à nos jours. L’autrice est une habile conteuse qui parvient à tresser ensemble tous les fils liés aux divers personnages, aux générations successives, sans que je me sois senti perdu à une seule page et sans que l’intérêt pour la suite ne retombe.

J’aime beaucoup le titre d’origine, en anglais : How Beautiful We Were… La vie heureuse bascule le jour où une multinationale américaine, nommée Pexton, s’installe à proximité du village, polluant l’eau, l’air, les terres de culture et provoquant la mort des enfants… Une lutte opiniâtre va s’organiser. Celle-ci va prendre différentes formes : pacifiques en usant de la diplomatie, utilisant l’appui de journalistes étrangers, d’associations… violentes également en ayant recours à l’enlèvement, la séquestration, la lutte armée et même les tentatives de renversement du régime. Les forces en présences sont inégales et les déboires nombreux, mais au final l’espoir est toujours présent, le titre est là pour nous en convaincre. « Puissions-nous vivre longtemps » appelle une suite que le lecteur doit imaginer en refermant le livre. Je pense à « … pour connaître la justice, nous libérer de l’emprise des multinationales, pour vivre libres et heureux. »

C’est bien un message d’espoir qui est délivré dans ce récit en partie autobiographique. Imbolo Mbue s’engage à sa façon avec ses écrits comme le fait Thula. Elle règle des comptes avec son pays d’origine et n’est pas tendre avec son président qu’il me semble reconnaître à travers « Son Excellence », même si les despotes cupides, manipulés par des puissances étrangères sont nombreux en Afrique. L’autrice réussit, à travers des lieux fictifs, à en faire des situations emblématiques.

J’ai aimé la façon dont l’autrice nomme les étrangers : Face de lune, le Chétif, le Gentil, le Charmant… En quelques mots les portraits sont établis. J’ai aimé la facilité avec laquelle on passe d’un narrateur à un autre, donnant une idée des différents points de vue possibles.

Thula, cette jeune femme originaire du village, va être remarquée pour son goût pour la lecture. Elle obtient une bourse et part étudier aux États-Unis. Elle devient une des meilleures dans sa discipline tout en côtoyant des milieux politisés lui permettant d’acquérir les connaissances qui lui seront utiles à son retour à Kosawa. La grande force de ce roman est la multitude de chemins empruntés. L’intelligence de Thulla lui fait explorer inlassablement de nouvelles pistes pour trouver une voie de sortie pour son peuple, s’inspirant tout en s’en méfiant des mouvements ayant existé en Amérique et en Europe. Entre utopie et désillusion les questions abondent, rien n’est simple :

« Si nous mettions en place des mesures pour empêcher certains de se servir dans les caisses, elles finiraient par déborder. Nous mettrions nos nombreuses richesses au service de la santé, de l’éducation, de la création d’emplois. Pourquoi nos concitoyens manqueraient-t-ils de tout quand le pays produisait de la bauxite au nord, du pétrole à l’est et du bois de construction à l’ouest ? »

Mais aucune naïveté ici. Entre le but à atteindre et la réalité, bien des obstacles se dressent, notamment le manque de fondations du pays :

« Intéresse-toi aux pays dont l’histoire est marquée par des gouvernements solides et tu verras que tous reposent sur des fondations créées par leurs prédécesseurs. L’Amérique s’appuie sur des bases établies par les pères fondateurs. Les monarques européens ont défini les assises des pays dans lesquels leurs descendants vivraient. Qui a créé les fondations de notre pays ? Personne. Nous formons un agrégat de tributs sans rêve commun. Notre pays a été construit sur des sables mouvants qui, aujourd’hui, s’effondrent de l’intérieur. »

Le personnage de Thula m’a beaucoup intéressé. Il est charismatique. Cette jeune femme dévouée à la cause des villageois opprimés m’a fait penser à Louise Michel ou à Dolores Ibárruri, aussi surnommée La Pasionaria lors de la guerre d’Espagne. Plus sérieusement j’ai pensé aussi aux mères de la Place de Mai en Argentine dont les enfants ont disparu sous la dictature. Mais la figure principale à laquelle renvoie l’héroïne du livre est sans contestation possible Angela Davis, alliance d’engagement direct et de puissance littéraire. La belle chevelure de l’autrice évoque Angela, très loin des fastes du pouvoir renvoyés par la femme de « Son Excellence », passage très drôle qui cible à n’en pas douter la première dame actuelle du Cameroun, Chantal Biya, et son incroyable chevelure rappelant les monarques d’antan :

« Nous ne savons pas grand-chose de sa femme si ce n’est qu’elle déteste ses cheveux, qui poussent serrés sur sa tête, semblable à des mille-pattes, exactement comme les nôtres, mais cette femme déteste tellement ses cheveux qu’elle les rase complètement et que son mari paie les Européens pour lui fabriquer de nouveaux cheveux de couleur jaune comme ceux des femmes étrangères, à cette différence près que les siens forment une masse haute, large et longue sur sa tête… »

J’avoue qu’aucun nom d’héroïnes africaines ne m’est venu… J’ai pourtant découvert que de nombreuses femmes ont lutté contre le colonialisme : Aline Sitoé Diatta au Sénégal, Kimpa Vita/Dona Beatriz au Congo, M’Balia Camara en Guinée…

Ces quelques notes sont très réductrices d’un récit foisonnant, qu’il est nécessaire de lire dans sa totalité pour en capter la richesse. Je ne suis pas bien sûr d’avoir réussi à le résumer en si peu de place. Ce n’est pas un livre politique dans le sens où il ne théorise pas, chacun conserve sa vérité, c’est un livre de l’humain et du sensible d’où émergent des figures marquantes. Je le conseille sans hésiter, espérant que comme moi, vous l’aimerez !

Notes avis Bibliofeel février 2022, Imbolo Mbue, Puissions-nous vivre longtemps

Autres citations :

« Je suis réconfortée et à la fois plus brisée encore par ce que j’ai vu en Amérique, par la prise de conscience que Kosawa n’est qu’un endroit parmi des milliers à être à genoux ; que d’autres plus puissants que Kosawa ont été broyés. je continue d’assister toutes les semaines aux réunions du Village et, à chaque fois, on se demande que faire maintenant. Que feront nos enfants après s’être démenés et avoir échoué, comme nos pères ont échoués avant eux ? »

« Certes, de faibles lueurs de progrès viennent éclairer certaines vies dans des coins reculés du monde mais une solution à l’échelle planétaire nous échappe. »

« Dans tous les camps, les morts étaient trop nombreux, dans le camp des vaincus, dans le camp des vainqueurs, dans le camp de ceux qui n’avaient jamais choisi de camp, à quoi servaient les camps ? Qui pouvait se prétendre victorieux de son vivant ? »

16 commentaires sur “Imbolo MBUE, Puissions-nous vivre longtemps

  1. Bonjour,

    Ce livre a l’air vraiment très intéressant, engagé et instructif sans être extrêmement didactique afin de conserver son aspect romanesque… Si je comprends bien, l’autrice ne relate pas réellement l’histoire du Cameroun, mais retrace l’histoire d’un village africain en s’inspirant fortement/en reprenant des éléments de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest ?

    Merci, en tout cas, pour toutes les références partagées ici, les noms de femmes qui ont lutté contre le colonialisme, etc. Cela donne envie de faire des recherches sans même avoir lu le livre – car je dois avouer que je ne connaissais pas non plus ces noms…

    Merci et à bientôt,

    Lilly

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    1. Oui c’est tout à fait bien résumé en quelques phrases. En quatrième de couverture il est question d’un petit village d’Afrique de l’Ouest en lutte contre une multinationale américaine. Une fiction ancrée dans bien des cas concrets, malheureusement.
      Le Cameroun n’est pas mentionné dans le roman mais on reconnaît facilement certains éléments marquants, notamment l’impressionnante chevelure de Mme Biya dont on trouve de multiples photos sur internet. Pour les femmes actives contre le colonialisme ce n’est pas dans le livre mais fruit de mes recherches à partir de ma lecture personnelle du livre. Je passe beaucoup de temps à réfléchir à ce que j’ai lu et j’aime bien en garder une trace dans mes chroniques…
      Merci beaucoup de m’avoir lu et d’échanger ainsi. A bientôt !

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      1. Bonjour,
        Merci pour cette réponse, tout aussi intéressante que la chronique ! J’ai en effet consulté des photographies de Mme Biya, quelle impressionnante chevelure…
        C’est vraiment gentil de partager ainsi les fruits de tes recherches (si je peux me permettre le tutoiement ?), autant de petites graines semées dans nos esprits 😉
        À bientôt !

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  2. ce livre semble vraiment faire l’unanimité! je l’ai noté dans ma PAL il va falloir que je me lance 🙂
    depuis que j’ai refermé « La plus secrète mémoire des hommes » j’ai envie d’explorer la littérature africaine que je connais mal 🙂

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  3. J’avais lu son premier roman Voici venir les rêveurs qui est très bien aussi. Et celui-ci est dans ma PAL. Je le lirais sûrement pour le prochain mois africain. Merci pour cette belle chronique et pour ta participation

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    1. Je n’ai pas été très clair sur ce point, c’est vrai. On est dans la fiction mais avec une part d’autofiction, notamment dans le personnage de Thula qui comme l’autrice est originaire d’Afrique et part faire ses études aux États-Unis. Le pays ou se déroule la lutte contre la multinationale n’est pas nommé mais j’ai facilement reconnu le Cameroun où est née Imbolo Mbue. L’autrice y a mis une part d’elle même mais lutte seulement par l’écriture sans être une activiste comme Thula du roman…

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  4. « Je ne suis pas bien sûr d’avoir réussi à le résumer en si peu de place. » 🙂 Pourtant , ton texte est dense en références et en extraits qui justement résument bien l’esprit du livre et de l’autrice que tu décris. Ce qui se passe en Afrique, en Ukraine et ailleurs est la liaison du pouvoir avec les intérêts colossaux que procurent les « richesses » du sous-sol. Le paradoxe est que nous en avons besoin, ou du moins… l’utilité, mais cette abondance ne profite qu’à une minorité avide et le plus souvent au détriment de la population qui, elle, demande des investissements « simples » au service de la vie, du social, de la santé, de l’éducation. Il y a de très belles personnes en Afrique, éduquées, cultivées et pragmatiques. S’il faut casser en Afrique la trop forte liaison avec les intérêts étrangers exclusifs, il faut que les militaires africains soient exemplaires dans leur comportement en protégeant vraiment la population et en permettant l’avènement d’une vraie démocratie à l’africaine, c’est à dire non calquée sur les nôtres qui n’en sont pas vraiment 😉 Les africains sont des êtres joueurs, créatifs, inventifs! Alors il y a de belles perspectives…
    Merci Alain pour la présentation de ce livre et de cette autrice. Je garde toujours en mémoire question combat, Wangari Maathai 😉
    Belle journée! Alan

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    1. Merci Alan pour ton long commentaire et d’avoir cité Wangari Maathai. Je me suis empressé de faire une recherche rapide à son sujet. C’est une biologiste en plus. Je vais m’y intéresser. Je suis d’accord avec les points que tu développes. Beaucoup d’énergie malsaine a été déployée par les anciens pays colonisateurs afin d’éviter que des africains exemplaires passent aux commandes. C’est assez réussi et dramatique pour l’avenir. Comme toi je reste optimiste mais le chemin est long ! Bonne soirée à toi

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