Pascal QUIGNARD, Les désarçonnés

Paru aux Éditions Grasset en septembre 2012


C’est un livre passionnant qui demande quelques efforts. Mais vraiment je pense que cela vaut le coup !

Pascal Quignard a entrepris d’écrire une œuvre monumentale suite à un grave problème de santé où il a pensé mourir. Il a choisi de renouer avec la vie par l’écriture et cela donne des tableaux qui ont rapport tout à la fois à la poésie, au songe, à l’histoire, à l’érudition la plus complète, à la philosophie, à la psychanalyse, voire à la musique (il est violoncelliste, à l’origine du film « Tous les matins du monde » et Prix Goncourt…). LE DERNIER ROYAUME est composé de 10 volumes édités de 2002 à 2018. « Les désarçonnés » est le 7ème tome, dont l’auteur dit qu’il représente beaucoup pour lui ! « Comme un « effort de penser le tout. »

L’image du désarçonné est utilisée ici pour caractériser le passage d’un état à un autre, propre à l’homme confronté aux aléas de la vie. Pendant des siècles, voire des millénaires, on pouvait être désarçonné de cheval – c’était avant les accidents de voitures bien moins « poétiques ». Actuellement, ce basculement dans l’inconnu peut survenir après une dépression, une maladie, un accident… Quand on en réchappe, une occasion est donnée de repasser par la case départ ! On a dans ce volume 102 tableaux quelquefois très brefs et d’autres plus développés, images ou fresques gigantesques. C’est pratique car cela se lit dans n’importe quel ordre. Une très belle écriture et qui désarçonne dans tous les sens ! A vos montures et restez bien en selle !

J’ai choisi de commenter quelques-uns des chapitres représentatifs de la pensée quignardienne qui m’ont particulièrement marqué.

Le roi Charles IX mourant : en 1574, le roi Charles IX âgé de 23 ans est à l’agonie. Scène atroce de sacrifice humain pour lire l’avenir au moment de la mort du jeune roi. Une ellipse utilisée par l’auteur (c’est ma vision car nulle part je n’ai trouvé de récit d’un tel acte) des horreurs conçues au nom de la religion tout au long des siècles, de la Saint Barthélémy à la Shoah… En effet la victime est un enfant juif et non protestant ! C’est sur deux petites pages comme une hallucination brutale des crimes commis au nom des religions et du pouvoir au cours de toute l’histoire humaine…

On a dans cette introduction un condensé du règne de Charles IX marqué à jamais par le massacre des protestants à la Saint Barthélemy. Il a été roi à 10 ans à la suite de son frère François II mort à 16 ans. Roi passionné de chasse, il meurt à 23 ans, probablement « désarçonné » par la tuberculose et peut-être par le remords de ces bains de sang (oui, ça fait jeune pour assumer un tel massacre !). A noter qu’il est le fils d’Henri II, mort à 40 ans suite à une blessure à l’œil lors d’un tournoi… Une succession de désarçonnés éprouvante pour la famille !

L’absence : c’est le nom du lieu où se retirait George Sand à Nohant pour écrire loin du groupe, pour la vie de réflexion (comme opposée à la vie sociale), là où on lui avait annoncé la mort de son père à 31 ans, désarçonné sur la route de La Châtre à Nohant. « Toute sa vie on cherche le lieu d’origine, le lieu d’avant le monde c’est-à-dire le lieu où le moi peut être absent et où le corps s’oublie. » Elle avait aussi échappé à la noyade qui pour Quignard est une autre manière de désarçonnement. Est-ce pour cette raison qu’elle avait cette attirance étrange pour l’eau, le profond ? Elle renaîtra par le miracle de l’écriture : « Il faut retraverser la détresse originaire autant de fois qu’on veut revivre. »

Le bât de la honte : pour l’auteur il y a le cheval dompté et le cerf indomptable. Le cheval dompté c’est l’homme enchaîné par les puissants qui cherchent toujours à asservir. Pascal Quignard, cerf indomptable, prône la fuite, l’écriture comme issues et le livre comme lieu de l’insoumission. « Se perdre dans le vide des livres » lutter ainsi contre le prédateur qui ne peut pas riposter car la victime potentielle se dérobe. Il fustige « les groupes qui braillent au bas de la rue ». C’est là une posture vraiment curieuse, pessimiste à l’extrême. J’y vois un mépris étonnant pour ceux qui cherchent à changer un ordre injuste des choses (dont il fait le constat par ailleurs).

La solidarité est le mal : « il y a une solidarité du mal » où il explique que la guerre est intrinsèque à la société humaine ; pour ne pas être solidaire du pire il prône le choix de l’esseulement, le vide, l’ascèse… « Le conflit, la lutte des classes, la guerre civile, telle est la règle du jeu social… » Pascal Quignard est certainement très pessimiste dans son désarçonnement. On peut tout aussi bien faire le pari d’une possibilité de solidarité du bien et, heureusement, il y a aussi beaucoup de victoires de ce côté.

Brantôme, Gourville, Montaigne : tous désarçonnés de cheval et tous écrivains. Concernant les Essais de Montaigne, il écrit : « c’est ainsi que l’écriture des essais commence dans l’extase mortelle. Elle reproduit sans cesse… une perte de connaissance suivie d’un sentiment de pure joie de survivre. » Il y a effectivement, pour moi, du Montaigne dans Quignard mais un Montaigne halluciné… par Rimbaud !

Rousseau à Ménilmontant : attaqué par un gros chien, Jean-Jacques Rousseau est blessé et perd connaissance, autre forme de désarçonnement pour Quignard. Rousseau renait à une vie « augmentée » après avoir frôlé la disparition (comme La Boétie, Abélard ?!…).

Quo itis ? (la destination) : ce texte se présente sous la forme d’une parabole quasi biblique. L’auteur m’apparaît comme un athée cherchant à déchiffrer les mythes religieux, philosophiques… Le chevalier romain (image du cheval réitérée dans tout cet essai) parle à un aubergiste qui lui offre l’hospitalité. Celui-ci le questionne, tellement il est heureux d’avoir enfin quelqu’un à qui parler. Mais le chevalier, ne sachant pas dire d’où il vient et ne sachant pas le terme final de sa chevauchée, ne peut lui répondre. Le chevalier comme représentation de l’écrivain ? Du lecteur ? De l’homme ? « Les hommes aiment que la brume se ferme sur eux sous la forme du langage. »

On a chez cet auteur inclassable une frénésie d’écrire. Il a été victime d’anorexie dans sa jeunesse et de mutisme puis en 1996 d’une grave maladie à l’origine de ces milliers de pages étonnantes. Il cite Lucrèce « nul ne se réveille s’il n’a senti le froid de la mort s’infiltrer dans ses veines ».

Ces pages sont tour à tour soit lumineuses soit obscures, comme la flamme vacillante du feu sur la paroi d’une caverne préhistorique. Pour Pascal Quignard : « Ecrire n’est pas vivre, c’est survivre ». Écrire comme acte de solitude, de séparation du monde des vivants. Ermite, moine, reclus, écrivain lettré, errant, chamane, c’est tout un pour lui… Une thérapie pour renaître à chaque page. En fait il n’est pas si pessimiste Pascal Quignard, il croît au miracle de la vie !

Notes avis Bibliofeel octobre 2019, Pascal Quignard, Les désarçonnés

Un commentaire sur “Pascal QUIGNARD, Les désarçonnés

  1. noté!
    j’ai découvert l’auteur avec « Tous les matins du monde » après avoir vu le film d’ailleurs (et que j’ai revu je ne sais combien de fois…
    j’ai beaucoup aimé « Terrasse à Rome »il y a longtemps(je n’avais pas de blog à l’époque et ça me donne envie de le relire.
    plus récemment coup de coup de cœur pour « Viva Amalia »
    donc celui-ci devrait me plaire…

    Aimé par 1 personne

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