Jean-François BILLETER, Une autre Aurélia

ÉDITIONS ALLIA août 2017

« 9 mai Pourquoi n’étudirait-on pas le bonheur avec la même acuité et la même profondeur que le malheur, la souffrance, la folie? »

Après « Une rencontre à Pékin », où il met sur le papier ses souvenirs des différents épisodes de la rencontre avec Wen, et le contexte de la Chine des années 60, Jean François BILLETER écrit ce petit livre de 92 pages à partir des notes prises au jour le jour pendant 2 ans suite au décès de Wen en 2012. Il ne s’agit plus ici d’un livre de souvenirs mais uniquement du combat contre les pensées tristes qui risquent de le submerger, afin d’essayer de surmonter cette terrible épreuve. « Elle était jeune à 72 ans — d’une jeunesse que l’âge commençait tout juste à menacer ».

Le titre est emprunté à l’œuvre de Gérard de Nerval, « Aurélia », où cet auteur torturé avait « ouvert de nouvelles portes à la connaissance des « mystères de notre esprit » » en mettant en scène un personnage qui apprend la perte d’une femme passionnément aimée. Mais Jean François BILLETER parle à la première personne et le style est épuré puisqu’il donne des dates et les pensées notées à chacune d’entre elles. La comparaison avec l’œuvre de Nerval est ténue car la lucidité l’emporte largement sur la folie. Le surréel et le rêve sont contenus, ils alimentent doucement le souvenir. L’auteur se sert de son vécu comme un sujet d’étude. Sa vie amoureuse n’a pas été un fantasme halluciné, comme Nerval et Aurélia, mais pleinement vécue, savourée, et cela même dans l’épouvante de l’absence.

« De tels bouleversements sont riches en enseignements d’une portée plus grande. Ils nous apprennent de quoi nous sommes faits. »

Les notes sont courtes mais précises sur des observations au jour le jour : « Dieu, transcendance, etc. : ces idées dispensent d’observer ce qui se passe. On se contente de croire ». Le charme opère à chaque page, ces notes deviennent pour moi de véritables poèmes ou plutôt de délicieux haïkus, référence à cette culture chinoise et japonaise, étudiée, vécue et enseignée par l’auteur et Wen.

« 26 avril Le milieu de la vie était situé entre nous deux »

« 12 juillet Le souvenir vient souvent telle une légère brise, ou un accord musical »

« 13 octobre Il n’y a pas de retour au passé. Il faut donc placer le passé devant soi. Force que cette idée me donne. »

« 2 janv. Il faut être heureux pour se souvenir du bonheur »

Il y a des notes plus longues mais j’aime le charme et la poésie de ces petites phrases. Malgré le sujet rien n’est triste, tout est axé sur le bonheur vécu et la beauté des choses.

Peu ou pas d’artifice, seulement retrouver, si possible, un certain bonheur du présent « je n’ai ni soucis de santé, ni soucis d’argent, ni de fortune à gérer ». « Puis-je être heureux sans Wen, il manque le rire ». Succession, pendant presque 2 ans, de bonnes et de moins bonnes journées, lorsque l’absence l’empêche de garder son calme et sa sérénité.

« 12 avril Les trois petites-filles de Wen découvrent Pékin, où leur parents les ont emmenées. » …. « J’embrasse de loin des mondes qui ne se touchent plus, mais entre lesquels quelque chose s’est transmis. » Oui, c’est ainsi que les hommes vivent parfois, dans le meilleur des cas, s’ils ont eu l’éducation, la volonté, la chance de leur côté. La curiosité, l’ouverture à d’autres cultures très éloignées de sa culture de départ, ont permis à cet auteur de vivre pleinement une vie hors du commun. Magnifique ! Et leurs baisers au loin les suivent

Avec les 2 récits « Une rencontre à Pékin » et « Une autre Aurélia », on a tout à la fois une romance, un essai historique sur la Chine sur un demi-siècle, une histoire familiale singulière, un travail de résilience méticuleux, une réflexion sur le sens de la vie et des valeurs… Je trouve admirable que cet auteur nous ait donné tout cela dans ces 2 petits livres !

Jean François BILLETER est né à Bâle en 1939. Il est sinologue, essayiste et professeur d’université à Genève et Zurich. Il a écrit sur l’art chinois de l’écriture ainsi que des ouvrages plus philosophiques sur la pensée chinoise. Il a mis au point avec Cui Wen une façon d’enseigner le chinois qui a fait ses preuves depuis et que celle-ci n’a ensuite cessé de perfectionner au fil des années de collaboration avec son mari.

Notes avis Bibliofeel octobre 2019, Jean-François Billeter, Une autre Aurélia

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