Tangui PERRON, Rose Zehner & Willy Ronis. Naissance d’une image

Les éditions de l’Atelier, paru en février 2022

110 pages

Je remercie le site Babelio et son opération masse critique, ainsi que Les éditions de l’Atelier pour la réception de ce beau livre, que je n’aurais peut-être pas découvert sans cela, s’ouvrant sur un étonnant poème de Jacques Prévert intitulé « Citroën ».

Au printemps 1938, Willy Ronis vient de se débarrasser du magasin de photographie hérité de son père récemment décédé. Il détestait rester enfermé dans le laboratoire et trouve sa voie dans la prise de vue de témoignage, sur le vif. C’est ainsi qu’il « réalise des photos pour des entreprises industrielles, de la photo de catalogue et des reportages ruraux qu’il place dans des revues de demi-luxe comme Plaisirs de France. » Il collabore avec le périodique communiste Regards et fréquente les photographes en vue de l’époque, David Seymour (Chim) et Capa.

Le 25 mars 1938, il franchit les portes de Citroën, à Javel dans le 15e arrondissement. Vous savez, là où le calme cossu du « parc André-Citroën » a remplacé les usines fermées depuis 1974, ayant déménagé entre 1975 et 1982, transférant la plupart des activités vers Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), effaçant les dernières traces du labeur des dizaines de milliers de travailleurs pendant soixante ans.

« Les photos de Willy Ronis nous remémorent ainsi l’existence d’une entreprise et de ses ouvriers, dont il ne reste rien, absolument rien, si ce n’est un parc sans mémoire portant le nom d’un petit homme. »

A Javel, en ce début d’année 1938, l’usine est occupée pendant un mois, une grève importante dont on parle rarement dans les livres d’histoire. Les photos de Willy Ronis présentent le monde ouvrier d’une manière singulière, témoignent des prises de parole dans les ateliers, des piquets de grève, de l’organisation de tout ce temps dans l’usine. Les dimanches se muent en jour de bal, attirant la population du quartier, les haut-parleurs diffusent des airs de jazz, des démonstrations de boxe sont organisées et Fréhel ou le Théâtre du Peuple se produisent dans l’usine.

« Sur les photos de Ronis, des femmes, on n’en voit pas jouer au foot, aux cartes, aux dames ni écouter la radio – les loisirs, en temps d’occupation, sont donc sexués, et le temps libre des hommes est plus récréatif. Par contre, l’on en voit beaucoup faire du crochet, du tricot et de la broderie. »

Rose Zehner est sur tous les fronts.La célèbre photo, celle de la couverture du livre, où elle apparaît haranguant toutes ces femmes autour d’elle, est passée à la postérité. Tout à la fois symbole de lutte ouvrière et début de libération de la parole des femmes avec qui il faudra compter dorénavant. Tanguy Perron raconte la naissance de cette image, les négatifs du photographe confiés à des amis pendant la guerre, récupérés à la libération, la photo de Rose retrouvée par Willy Ronis des décennies plus tard, publiée dans une monographie du photographe en 1980, puis dans l’Humanité et exposée à Beaubourg avant de faire le tour du monde. A l’occasion du tournage d’un documentaire elle rencontrera son photographe…

Loin des grèves victorieuses de 1936, celles de 38 se terminent par une répression féroce à partir de novembre. Rose et plus de six cents syndicalistes sont licenciés. Elle et son mari, lui aussi licencié par Citroën, ouvrent un bistrot à proximité des usines, nommé curieusement : Où-va-t-on ? La réponse, terrible, ne pas tarder… La police fermera définitivement l’établissement au début de la guerre en janvier 1940. Le couple survivra après bien des péripéties à la guerre. Rose connaîtra même une belle longévité, décédant 50 ans après les grèves de 1938. Reste une icône à la formidable énergie militante, symbole des espoirs de l’époque.

« Les temps ont changé. Leur souvenir et leurs rêves se sont quasiment effacés, mais Rose et son image nous parlent encore d’un espoir commun. »

Tangui Perron est historien, spécialiste des rapports entre mouvement ouvrier et cinéma, chercheur associé au Centre d’histoire sociale et correspondant du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social « Le Maitron ». Chargé du patrimoine audiovisuel au sein de l’association Périphérie, il poursuit un travail d’éducation populaire et de programmation en région parisienne.

Pour le centenaire de la naissance de Willy Ronis en 2010, de nombreux évènements artistiques ont célébré cet immense photographe. Le Musée du Jeu de Paume Paris, consacré à l’image et à la photographie, a organisé à cette occasion une superbe exposition rétrospective de toute son œuvre. J’ai eu la chance de voir celle-ci alors qu’elle était présentée ensuite au château de Tours (37).

Notes avis Bibliofeel mars 2022, Tangui Perron, Rose Zehner & Willy Ronis, naissance d’une image

6 commentaires sur “Tangui PERRON, Rose Zehner & Willy Ronis. Naissance d’une image

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