Rachid NEKKAZ, Mon combat contre la dictature algérienne

Éditions Max Milo, paru en février 2022

294 pages

Je lis souvent dans les chroniques une formule du genre «…ce livre m’a sorti de ma zone de confort ». Je ne pensais pas devoir l’employer un jour tellement j’ai l’habitude de choisir des livres qui me bousculent. Mais je dois reconnaître que ce livre-là, reçu dans le cadre d’une opération masse critique de Babelio, m’a tiré de ma zone de confort. Côté pile, il est facile à lire, avec une chronologie très précise des évènements, plaidoirie d’un homme attaqué de tous côtés, aussi bien à Alger qu’à Paris (sensible à l’argument gaz et pétrole…). Côté face, le parcours décrit est vertigineux : initiateur de multiples manifestations en Algérie, l’opposant politique s’attaque frontalement aux élites dirigeantes et parvient aux portes de l’élection présidentielle. Il est aujourd’hui en résidence surveillées après avoir été emprisonné pendant 443 jours en Algérie.    

Rachid est neuvième sur douze enfants d’une famille algérienne arrivée en France en 1950 pour fuir la misère. Le père n’est jamais allé à l’école. Toute la famille vit sur son petit salaire de chauffeur mécanicien en banlieue parisienne. Il se range du côté du FLN dès le début de la lutte pour l’indépendance algérienne, en 1954.

Le récit commence en 2011. Le père de Rachid est soigné dans un hôpital parisien pour un cancer. Il ne lui reste que quelques mois à vivre. Lors d’une visite, il lui demande : «… Est-ce que tu peux essayer de faire quelque chose pour l’Algérie ? Car j’ai mal de la voir comme ça après toutes les promesses et tous les rêves qu’on a partagés pour elle en 1962. »

Le fils d’émigré a bien réussi et a fait rapidement fortune, le passage de la banlieue à la Sorbonne et cette réussite professionnelle exceptionnelle sont traités en quelques phrases. On en saura pas plus ici sur cet avant 2011. L’essentiel du document décrit dans le menu la période 2011-2021, suite à la promesse faite à son père, souvent au jour le jour et même heure par heure.

« J’ai suivi des études d’histoire et de philosophie à la Sorbonne tout en créant en parallèle des associations de soutien scolaire, d’éveil à la citoyenneté, de défense des droits de l’homme et de la femme, tout d’abord en France, et un peu plus tard en Europe, puis dans le monde entier, partout où je pouvais combattre les injustices. J’ai cofondé des entreprises dans les nouvelles technologies, dans l’édition. J’ai investi dans l’immobilier, j’ai écrit cinq livres, j’ai fait le tour du monde. J’ai payé des amendes à des femmes dont je ne partageais pas du tout les choix vestimentaires. J’ai même fait une grève de la faim pendant vingt jours pour défendre un avocat décrié mais injustement incarcéré. Il a fini par être acquitté. »

Pour faire quelque chose pour l’Algérie Rachid Nekkaz va abandonner la citoyenneté française en 2013, changer de pays, apprendre une nouvelle langue – il ne maîtrise pas l’arabe dans ce pays où le français est de moins en moins parlé – afin de se présenter… à l’élection présidentielle de 2014, rien de moins ! Grâce à la télévision et à Facebook dont il se fait un outil de propagande efficace, multipliant les « lives », il réussit à se faire connaître des Algériens « en six mois ». Mais sa candidature n’est pas validée, ses parrainages ayant été volés, selon son récit. Il va continuer son combat, tentant d’officialiser son parti et préparant les prochaines élections présidentielles de 2017, élections qui seront annulées. Il ne va pas pouvoir être candidat, victime qu’il est, selon ses affirmations, des policiers et des instructions du régime contre lui. Je note que c’est plausible au vu du très mauvais classement de l’Algérie en ce qui concerne les libertés et de la minutie des faits rapportés ici (avec brimades, attentats, accidents provoqués, séquestration…)  

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le récit qu’il fait de son tour d’Algérie, organisant de multiples marches, parcourant en voiture mais aussi souvent à pied des milliers de kilomètres afin de rencontrer la population. J’ai été sensible aux pages qui m’ont fait me souvenir de la beauté du pays, en premier cette ville incroyable Ghardaïa, cœur du désert algérien, celle qu’il nomme Gaza du désert, devenue « cité bunkérisée où les dunes de sable ne font plus rêver les touristes »… L’avenir dira si ces années d’activisme de Rachid Nakkaz et de ses supporters auront eu des conséquences positives sur le devenir de l’Algérie.

C’est la folle promesse « d’un fils aimant à son père à son papa parti vers les étoiles. », piégé par cette promesse et pris très vite dans un engrenage qu’il ne maîtrise plus. Un document à chaud avec tout l’inconfort qui résulte de l’Histoire en cours. Le Hirak « la révolution du sourire », qui a redonné de l’espoir au peuple algérien entre 2019 et 2021 et dont Rachid Nekkaz est un des initiateurs, peine à trouver un débouché suite à la pandémie du covid et aux arrestations de militants. Malgré tout le président dictateur Bouteflika n’a pas pu briguer un cinquième mandat en 2019.

Je n’ai pas été très convaincu par le projet de l’auteur de présenter un cousin à sa place alors que sa candidature était refusée… Naïveté comme il l’affirme ? Volonté de se faire connaître en faisant le buzz sur les réseaux sociaux ? Il s’expose beaucoup au risque d’en faire trop ce qu’il admet lorsqu’il parle d’une « lutte à la fois audacieuse, improbable, incomprise, téméraire, absurde et suicidaire. »

J’ai aimé les derniers chapitres sur les accords d’Évian, les harkis, les pieds noirs, les relations de l’Algérie, du Maroc, du Sahara oriental et de l’Europe… Quant au futur de l’Algérie, l’espoir a repris des couleurs mais l’autoritarisme est toujours de mise. Le brouillard est toujours épais de ce côté-là de la méditerranée et l’État de droit n’est toujours pas en vue.

En quatrième de couverture j’ai appris que « Rachid Nekkaz a écrit quatre essais dont un livre d’entretiens avec les chefs d’État du G7 (Clinton, Chirac, Blair…) en 2000. Il a été pressenti pour le prix Nobel de la Paix en 2019. »

Merci à Babelio et aux éditions Max Milo pour cette lecture qui m’a permis d’accéder aux coulisses de l’Histoire algérienne et ses incertitudes actuelles.

Notes avis Bibliofeel juillet 2022, Rachid NEKKAZ, Mon combat contre la dictature algérienne

6 commentaires sur “Rachid NEKKAZ, Mon combat contre la dictature algérienne

    1. En tous cas c’était difficile pour moi de rédiger la chronique. Le roman, la poésie, la philosophie et la BD permettent une mise à distance ou au moins une vision moins directe qu’un tel témoignage. C’est du réel sans la digestion littéraire. Enfin c’est mon avis après cette expérience plutôt intéressante. Merci Marie-Anne pour le commentaire et échange !

      Aimé par 1 personne

  1. Il m’est impossible d’avoir un avis sur l’histoire d’un pays que je connais pas mais que je sais difficile et tourmentée, comme la nôtre d’ailleurs…
    Ce que je retiens, c’est la transmission d’un père mourant à son fils et puis le parcours de celui-ci pour tenter quelquechose. Je trouve ça puissant de s’engager ainsi dans une cause noble, surtout quand, en face, il y a du « lourd » ;).
    Merci pour ce partage Alain et souhaitons un bel avenir aux algériens de là-bas et de France.

    Aimé par 1 personne

    1. C’est à cela que je me suis confronté. Tu as bien résumé l’enjeu. J’espère que la jeunesse algérienne pourra accéder à un avenir meilleur dans leur magnifique pays. Merci Alan pour ton commentaire 😄

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