Estelle GRANET, L’écho d’un instant

Paru en octobre 2020,

Editions Le Chant des Voyelles

212 pages

Ce roman, sur fond historique, alterne les époques marquantes de l’histoire du Brésil au XXème siècle. On suit alternativement trois époques à travers le récit d’Eduardo et le journal de Luciana :

1938 : Eduardo (7 ans) et son frère Luis (5 ans) assistent avec leur père au massacre des « indiens barbus » opposés à l’extension de la propriété privée, une scène d’introduction marquante, parfaitement maîtrisée !

1969 à 1971 : Eduardo s’isole de sa famille, se réfugiant dans le déni par rapport à la violente répression de la dictature militaire – en place depuis 1964 – alors que son frère Luis est un militant syndical et politique.

« Au début, il y avait eu des sursauts d’indignation. Le hall de la mairie vrombissait de murmures, de cris étouffés. Puis le silence était tombé. On regardait ses pieds. On était assommé. Chacun se demandait quoi faire de son corps, de sa voix. C’était aussi cela l’acte institutionnel n°5 : une forme de paralysie collective. Baisser la tête, faire le dos rond, se taire. Ceux qui clameraient encore leur refus le feraient désormais dans la clandestinité et certaines voix s’éteindraient à jamais. Eduardo n’avait plus revu Luis. »

Eduardo, cadre au service juridique de la Compagnie des Transports Publics, rencontre sa nouvelle assistante Liliana et fantasme un nouveau départ affectif avec elle. Dans un mouvement de folie, il rédige une lettre de dénonciation qui va avoir des conséquences terribles.

2003 à 2004 : Eduardo âgé, toujours plus seul, a pour voisine Luciana et sa fille Adelina qu’il garde de temps en temps pour rendre service. – Les militaires se sont maintenus au pouvoir, avec l’aide de la CIA, jusqu’au retour de la démocratie en 1985. Depuis 2002, Lula da Silva, ancien syndicaliste, est au pouvoir –. Le contexte historique, non donné dans le livre, est indispensable pour comprendre le parcours chaotique des protagonistes.

« Il était plongé dans ses pensées quand une ombre avait surgi dans sa vision périphérique, suivie d’un coup contre la fenêtre. Un oiseau était tombé à pic. Une trace de sang s’étalait sur la vitre et il avait eu envie de pleurer. Sur l’oiseau. Sur l’hiver. Sur lui. Il avait reniflé pour refouler les larmes, avait enfilé sa veste et décidé de rentrer. »

J’ai été pris par l’écriture superbe d’Estelle Granet, par le rythme du récit traversant les époques. Dans une première partie riche de toutes les promesses, j’ai vécu intensément l’aventure d’Eduardo et Liliana, retrouvant les accents par moment d’un Jorge Amado ou d’un Gabriel Garcia Marquez.

Et puis arrive la deuxième partie, confrontation d’Eduardo avec Luciana, sa voisine, une jeune femme discrète qui cache une terrible blessure. Véritable choc du présent avec le passé :

« Le soir je n’avais qu’une envie : me pelotonner sur le canapé et regarder un film. Si j’avais pensé devenir un jour accro aux novelas. Mais cela a le mérite de m’éviter de penser. De ruminer, dirait encore le docteur Mello. »

Adelina,la fille de Luciana, –  âgée de 7 ans comme le narrateur dans la scène de départ ! – est le trait d’union avec Eduardo, chacun à la recherche d’une famille de substitution. En ce sens, l’enfant pourrait rendre possible la réconciliation, avec soi-même, avec le passé, avec ce qu’on a fait, ce qu’on a subi, ce qu’on a raté. La résilience cherche alors son chemin face au silence et aux secrets qui sont des ennemis terriblement efficaces. Adelina représente l’avenir à construire avec les victimes, avec ceux qui se sont tus ou aidé les bourreaux.

Au final, un roman très intéressant par rapport à l’histoire du Brésil et les ravages des dictatures militaires en Amérique du sud à cette époque. Un cadre inquiétant permettant à l’autrice d’introduire la question qui concerne chacun de nous : dans des conditions aussi difficiles de dictature, de torture, de disparition des opposants désignés comme terroristes, qu’aurais-je fait ? Défendre la liberté, la justice, la démocratie au nom d’un idéal, au risque d’y perdre la vie ? Faire le dos rond en continuant une routine confortable en espérant que ça passe ? Ou pire, participer à la délation par rancœur, vengeance, par bêtise.

Qui peut réellement répondre à ces questions sans y être réellement confronté ? Est-ce cela qui m’a dérangé au final ? Le malaise se trouve accentué par un narrateur principal plutôt sympathique et à la fois capable de commettre les pires abjections par lâcheté, par orgueil… par les scènes insupportables vues alors qu’il n’avait que 7 ans.

Ce livre polyphonique, à l’architecture complexe, casse bien des certitudes, permet un autre agencement du réel non défini par l’autrice, que le lecteur doit construire seul, à partir de ces matériaux dérangeants.

Estelle Granet a fait des études d’ethnologie. Après avoir vécu au Brésil, elle écrit un ouvrage documentaire sur l’expérience du budget participatif de Porto Alegre et un recueil de nouvelles, Sept fois rien, récompensé par le Prix de la Nouvelle d’Angers. Elle vit aujourd’hui à Lille où elle participe à des projets littéraires et artistiques avec les habitants de la région.

Voici une autrice qui signe par L’écho d’un instant, un premier roman tout à fait original et prometteur !

Autre citation :

« Pourtant, Liliana n’avait pas semblé déçue. Elle s’était même livrée comme jamais. Il sourit en se souvenant de ce qu’elle lui a raconté de son enfance. Ces moments où, petite fille, elle se blottissait contre son père pour qu’il lui lise le journal. Elle se laissait bercer par la voix, imaginant que la lecture n’était rien d’autre qu’une capacité à inventer des histoires en regardant des signes noirs sur un papier blanc. Elle lui avait confié, en riant, qu’elle s’essayait elle-même à la lecture. Un jour, on l’avait surprise, le nez dans la bible, se racontant les aventures fabuleuses d’une jeune princesse enlevée par des pirates. Sa mère l’avait enfermée dans sa chambre où, privée de dîner, elle avait remâché le fait que les histoires racontées par les signes noirs sur le papier blanc n’étaient pas toujours bonnes à dire à voix haute. »

Notes avis Bibliofeel février 2021, Estelle Granet, L’écho d’un instant

9 commentaires sur “Estelle GRANET, L’écho d’un instant

    1. C’est mon cas également ! le Brésil m’attire par sa culture, sa musique !
      Son histoire est chaotique, encore maintenant avec la régression Bolsonaro.
      J’espère que cette nouvelle épreuve ne durera pas trop longtemps !

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      1. je fais une allergie contre Bolso aussi ravageuse que celle que j’ai avec Trump….
        tu as vu les photos de la NASA avec la pollution due aux orpailleurs j’ai parfois envie d’aller le buter ce mec (je persiste ce n’est pas un homme c’est un vulgaire mec macho raciste, pervers …
        j’aime bien le côté chantant de la langue brésilienne, je la trouve plus douce à l’oreille que le portugais

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        1. On est d’accord. Moi je souhaite qu’on installe au niveau mondial une justice contre les crimes perpétués contre la nature. Utopique peut-être mais avec les conséquences du au réchauffement climatique bien des choses peuvent arriver. Ce jour là ce type sera en prison !

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          1. cela pourrait déjà entrer dans la catégorie crimes contre l’humanité ou alors créer un nouveau délit mais là on en aurait pour des années avant que ça bouge…
            pour Trump c’est pareil
            quand je pense que rien n’a jamais été fait par exemple pour le génocide des Amérindiens…

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    1. Je suis ravi si cette chronique t’a intéressée. Effectivement, un roman original avec l’exploration de nos réactions face à une situation intolérable. En plus, il me semble que le Brésil est un pays qui nous parle plus que tout autre par sa langue, sa musique, sa culture !

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  1. Toute l’histoire de la propriété accaparée par la violence encore une fois présente, universelle avec les douleurs de ceux et celles qui la subissent. Que faire, comme tu dis.
    ? Se faire tuer, biaiser, résister ou se taire? Ce livre est d’actualité avec les rapports entre les labos et les politiques, les médias qui se taisent voire pire enfoncent, dénoncent des gens hyper compétents. Dans la micro dictature que nous vivons, ou la liberté d’expression est de plus en plus menacée il y a quand même des gens courageux, des avocats, des journalistes, des scientifiques. Mais il y a quand même un paquet de moutons dans ce pays qui boivent du bfm, du lci, du tf1 comme un sirop de vérité. Et l’ignorance est la mère des dictatures.
    Merci pour ce post sur un livre à la belle écriture.
    Bien à toi

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