Traduit de l’islandais par Eric Boury
Éditions Folio, publié en février 2011
258 pages

Après le choc de son dernier roman, « Corps célestes à la lisière du monde », me révélant un véritable géant de la littérature, j’ai souhaité revenir aux sources avec le premier titre de cet auteur islandais. « Entre ciel et terre » laisse entrevoir tout ce que j’ai découvert auparavant, avec interrogations existentielles, poésie et images fortes, dans un récit maritime d’amitié, d’une construction toute autre que la lettre du révérend Pétur de « Corps célestes… » J’ai adoré cette histoire de marins qui me rappellent mes premiers pas de lecteurs avec « Le vieil homme et la mer » de Hemingway, « Pêcheurs d’Islande » de Loti voire « Robinson Crusoé » de Defoe… Prendre la mer avec des marins c’est ouvrir la boîte aux légendes, déployer l’imaginaire sur les origines de la vie confrontées aux angoisses de l’infini.
C’est l’histoire de Bardur et de celui nommé « le gamin », épris tous deux de poésie, qui rejoignent leur groupe de pêcheurs pour s’embarquer.
« Parfois, ils marchent de front et c’est beaucoup mieux parce que des traces de pas posées les unes à côté des autres sont preuve de connivence et qu’alors la vie n’est pas aussi solitaire. »
Ils sont six hommes à tirer des poissons et des rêves des profondeurs glacées. Bardur, la tête occupée par un poème, a oublié sa vareuse. Une tempête de neige et de glace les surprend en pleine mer. L’engourdissement le gagne rapidement sous les yeux inquiets de son ami. L’auteur décrit avec force la tragédie qui se joue sous nos yeux, apparaissent des questions vertigineuses, faut-il l’aider au risque de mettre tout le groupe en danger ? Arriveront-ils à temps, aidés au retour par la voile déployée sur la grosse barque ?
« La morue ne s’intéresse à aucun mot, pourtant elle nage dans les océans, presque inchangée, depuis cent vingts millions d’années. Cela nous apprend-il quelque chose sur le langage ? Eh bien, nous pouvons peut-être nous passer de mots pour survivre, mais nous en avons besoin pour vivre. »
La première partie a tout d’un roman d’aventure. Loin des côtes, à la recherche de nourriture et de moyens de subsistance, les marins affrontent courageusement des éléments trop vastes pour eux. La deuxième partie est plus tourmentée mais aussi passionnante, tournée vers la spiritualité, entamant une vaste réflexion sur la vie des hommes, sur le pouvoir des mots, sur le destin d’un gamin partagé entre l’envi de suicide et le désir de vivre. Fuyant le village et Andrea qui l’avait accueilli, le gamin va connaître d’autres aventures, côtoyer des femmes fortes, Helga, Geirbrudur, une jeune fille Ragneheidur au regard « gris pierre » et un ancien marin, Kolbeinn, poète aveugle au mauvais caractère.
« Nos paroles sont des brigades de sauveteurs désemparées, équipées de cartes de géographie inutilisables et du chant des oiseaux en guise de boussole. Désemparées et complètement perdues, elles doivent cependant sauver le monde, sauver ces vies éteintes, vous sauver vous et, espérons le, nous aussi. »
Le style et la construction du récit surprennent constamment, on passe par toutes les émotions au fil des pages et tous les genres, roman d’aventure, psychologie, poésie, philosophie, séries d’aphorismes géniaux. On a pas le temps de s’ennuyer face à la large palette de l’auteur, jusqu’à l’humour le plus surprenant…
« Certes les puits ne manquent pas ici, au Village, mais leur contenu n’est pas spécialement potable, mélangé à l’eau de mer et, parfois à des saletés, certains s’amusent à y jeter des détritus voire à y uriner, il y a des gens tellement bizarres qu’on pourrait croire que le diable en personne les a mordus au cul. »
Comme dans « Ton absence n’est que ténèbres », lu ensuite dans la foulée, Jón Kalman Stefánsson écrit sur des choses essentielles, la lutte fratricide entre la vie et la mort, et sur le pouvoir des mots. Écrire de belles histoires comme autant de voyage dans le passé comme si l’on avait vécu mille vies, comme Shéhérazade peuplant les nuits d’histoires, inlassablement, pour éloigner, vaincre la mort. Écrire simplement les choses compliquées de la vie, énoncer les questions qui taraudent l’homme depuis que l’homme arpente la planète bleue, ébaucher des réponses réfléchies autant que poétiques amenant d’autres questions, la beauté et la vie coulant comme elle doit couler jusqu’à la dernière page, avant un autre livre. Peindre avec les mots des paysages, des moments de pêche, des émotions recherchées sous ses pieds bien calés sur cette terre d’Islande perdue à la lisière du monde, et dans la mer éclairée par l’immensité insondable du ciel. Jón Kalman Stefánsson excelle dans ces exercices-là, il semble même que ce soit son moteur de vie, ses nourritures terrestres qu’il nous offre à travers des chefs-d’œuvre.
Notes avis Bibliofeel, juin 2026, Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre

J’ai tout simplement adoré!!!
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