Emma THOLOZAN, Le rire des autres

Éditions Denoël, publié en janvier 2024

172 pages

Anna a eu une note canon à son mémoire de fin d’étude. Son master philo en poche, elle peut rechercher un emploi. C’est la consternation quand sa conseillère Pôle emploi lui annonce que ses études et son diplôme de philosophie ne valent rien sur le marché du travail. « Elle déployait une énergie folle pour chercher un poste ne nécessitant aucune compétence. » Résultat : la conseillère lui propose un emploi de chauffeuse de salle sur le plateau d’une émission télé. Anna est alors chargée des gestuelles pour commander le rire ou les applaudissements du public. Son copain Lulu est smicard lui aussi, défiant fièrement la société de consommation. Tout change quand Lulu se met subitement à vomir des billets de banque. Anna est très tentée par la nouvelle vie qui se présente à eux. Ils s’offrent des restaurants, des objets de luxe et déménagent dans un nouvel appartement spacieux. Anna est ravie d’être maintenant considérée et de côtoyer l’élite. Ces vomissements répétés altèrent la santé de Lulu mais comme il aime Anna, il accepte l’étrange situation… Jusqu’au jour où le flux se tarie et que des tensions apparaissent dans le couple :

« Rentre dans ton appartement super classe avec tes nouveaux amis super classe, et cet argent, bouffe-le, étouffe-toi avec. Tu te rends compte de ce que tu es devenue ? »

Le gentil et modeste Lulu, réparateur pour trois fois rien d’appareils en panne, vomit des billets de banque… Bien pratique quand on a une copine diplômée de philosophie qui souhaite réaliser ses rêves de reconnaissance sociale, bien plus compliqué pour lui. Cette trame du roman pourrait être risquée mais l’autrice passe sans problème la barre du réalisme, elle m’a entraîné facilement dans cette épopée. Il faut avoir une sacré écriture pour attirer le lecteur dans cette folie (volontairement je ne dévoile pas le cours de l’histoire et ses surprises). Emma Tholozan a ce qu’il faut de ce côté là. Elle invente des mots – interphoner par exemple –, des associations d’idées, fait se rencontrer le banal et des idées philo captivantes, ça part fort et monte encore jusqu’à la fin. J’en aurais bien lu davantage.

Les personnages sont attachants et drôles : Sophie, la copine qui demande de l’aide à Anna pour passer le capes – au moins son diplôme de philo sert à quelque chose, aider les copines ; Adam Lesieur, le gars dont elle tombe amoureuse ; Véronica et son mari à Tahiti ; Marc et Bertrand à l’émission de télévision ; Vladimir et Estragon, des oiseaux inséparables, comme le sont Anna et Lulu

Le texte est parsemé de citations de philo décalées. On a un grand écart incroyable entre philosophie, société actuelle et calembours. C’est une magnifique fable sur l’argent et son pouvoir d’addiction revisitant La Poule aux œufs d’or de Jean de La Fontaine. J’ai aussi pensé à La Peau de chagrin d’Honoré de Balzac. Parsemé de références actuelles et sous cette jolie plume, c’est délicieux !

Emma Tholozan a vingt-six ans. Elle est écrivaine et assistante d’édition aux Éditions des Femmes. J’ai eu le plaisir de découvrir ce premier roman Le rire des autres dans le cadre des sélections pour le Prix Orange du livre 2024 et ce fut une très belle rencontre ! On sent l’urgence de l’écriture, une avalanche d’idées, l’impertinence de la jeunesse sans suivre un mode d’emploi pour accéder au succès. Elle revendique ses propres valeurs, utilisant l’humour pour frapper fort, indirectement. Elle ne fuit pas le réel mais l’affronte : conditions de travail indignes, mépris de la culture, classes sociales privilégiées, glorification de l’argent partout…. D’ailleurs elle a vécu en grande partie ce qu’elle décrit ayant elle même suivi un cursus de philosophie.

J’ai adoré, riant aux éclats devant mon livre tout au long de la lecture. Un conseil, mettez le dans vos bagages pour les vacances !

Et vous, quels romans vous ont fait rire aux éclats ces derniers temps ?

Autres citations :

« Je m’imaginais moi aussi en maîtresse d’une maison au bord de l’océan. Lulu, mon nouveau sac sous le bras, ma nouvelle chevelure blond platine et moi-même en train de nous promener sur le plage sous le regard admiratif des passants, et aucune trace de morale kantienne sur les épaules. »

« Il m’a mis l’œil devant le viseur et appuyait sur des boutons pour zoomer ou pour changer d’angle. Le monde est formidable quand on peut en choisir le cadrage. »

« J’ai fait un rêve formidable. Je naviguais sur une rivière, dans un bateau aux rames de bois. Assoiffée, je me suis penchée par-dessus l’embarcation. J’ai formé une petite coupe avec mes mains pour recueillir de l’eau et, quand je les ai remontées à la surface, elles étaient remplies d’argent. La rivière m’en offrait une source intarissable. J’ai avalé ces billets. De pleines poignées. Ça me bourrait de bonheur. »

Notes avis Clesbibliofeel juin 2024, Emma THOLOZAN, Le rire des autres

9 commentaires sur “Emma THOLOZAN, Le rire des autres

    1. Oui tout à fait. Cela parle des difficultés à trouver des débouchés pour les filières sciences humaines. Et avec beaucoup d’humour ! Je l’avais dans ma liste des cinq romans sélectionnés pour le prix Orange. Très bien écrit et formidablement drôle. A ne pas rater… Je serais ravi de participer à ton thème. Merci à toi. Bel été ☀️

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