Olivier TRUC, Le Premier Renne

Publié en 2024 aux Éditions Métailié puis Éditions Points en octobre 2025.

548 pages

Le titre Le Premier Renne est attirant, avec une belle promesse de dépaysement. C’est par le tome 5 que je fais connaissance avec les enquêtes de la police des rennes qui se situe de nos jours en Laponie et raconte le Grand Nord. Le Dernier Lapon qui avait ouvert brillamment la série est un incontournable du polar ethnologique – selon la classification du site Quais du polar à la page Le polar sous toutes ses formes –. Si vous ne connaissez pas les Samis, population nomade vivant au rythme des saisons, je vous conseille d’embarquer avec Olivier Truc – on peut sans problème commencer par celui-ci.

L’enquête fait suite à la mort du frère d’Anja, une jeune Sami marginalisée, et sur un attentat à l’explosif sur la voie de chemin de fer en provenance des mines de fer alors que, peu de temps auparavant, du sel répandu sur la voie avait attiré un troupeau de rennes provoquant une hécatombe au passage du train. Quels liens entre ces évènements ? Les péripéties sont nombreuses dans un scénario habile réservant bien des surprises.

« Klemet n’avait pas le cœur à la plaisanterie. Le sel tombé du train… le shérif n’y croyait pas lui-même, c’était certain. Il savait très bien ce qui allait se passer. Les éleveurs protesteraient à nouveau, disant que la police déployait bien plus de moyens à trouver les chasseurs de loups qu’à identifier ceux qui massacraient leurs rennes. Deux poids, deux mesures, et c’était toujours les Sami les perdants. »

Les samis sont un peuple autochtone de la Laponie située au nord de trois pays nordiques (Norvège, Finlande et Suède) et sur la péninsule de Kola en Russie (source Wikipédia)

Les premières pages sont inoubliables : la scène est racontée par un corbeau en vol, dans un cadre enchanteur de montagne et de rivière, observant un cadavre humain et un autre humain à-côté. Les personnages sont tous intéressants. En premier Anja, une jeune femme forte, lien possible entre le passé et le futur des Samis, cette population autochtone en perte de repères. Per-Ola est le patriarche, chef du sameby (un groupement d’éleveurs de rennes sur un vaste territoire avec des droits spécifiques), il entend asseoir son pouvoir sur le groupe y compris par la violence. Eléna, la grand-mère d’Anja, est la gardienne d’un trésor qui au final n’est autre que l’âme d’un peuple colonisé dont la culture est en train de disparaître. La culture du groupe diffuse à travers la musique, les joïks, des chants traditionnels à la sonorité lancinante, tenant du psaume, par le culte à la nature aussi. Le trésor c’est la vie qui résiste en cherchant à contourner le pouvoir. L’état suédois entend bien exploiter les richesses du sol malgré les dégâts causés à l’élevage traditionnel. On retrouve les impératifs de la géopolitique – la communauté européenne, le Canada et même la Chine sont intéressés par les terres rares de la région – et la violence feutrée d’un colonialisme néfaste aux populations autochtones.

« Joseph fut juste pris d’une grande tristesse, car il venait de réaliser qu’ici, le problème ne venait peut-être pas des loups. On avait dressé des hommes contre des hommes, pour qu’ils se neutralisent entre eux, et tout le reste n’était que foutaises. »

Le récit introduit un éleveur de mouton français, Joseph, à la vocation de curé contrarié, qui va débarquer en Laponie pour « se faire » un loup afin de venger ses moutons décimés par l’animal honni dans ses montagnes des Alpes-de-Haute-Provence. Le lien avec le malaise paysan, les conflits entre éleveurs et protecteurs de la nature est ainsi mis en parallèle avec ceux des samis, de façon assez confuse mais avec une certaine efficacité narrative. On veut bien y croire malgré tout puisque l’auteur mène le récit pas à pas, avec une profusion de détails et un style un peu journalistique – j’ai noté la quasi absence de métaphores et donc d’images fortes –, efficace à défaut de sublimer les rêves… Une longue et magnifique séquence se déroule fin juin pendant le marquage des rennes. L’ensoleillement est alors de 24 h, le soleil ne se couche pas, perturbant le sommeil des hommes occupés à regrouper les troupeaux de rennes. Les drones et les quads sont de la partie pour les samis afin de marquer les faons… et aussi pour Nina et Klemet cherchant à récolter des images pour les besoins de l’enquête.

« On repérait certains petits troupeaux grâce aux colliers équipés de GPS que portaient des femelles d’une valeur particulière, mais la majorité des animaux n’en étaient pas pourvus. Il fallait ratisser méticuleusement le territoire pour rabattre bête après bête et reconstituer le troupeau afin de l’amener aux enclos. Ça faisait sens que Sten se lance dans cette tâche dès sa sortie de la mine. »

Olivier Truc est journaliste et écrivain. Il vit à Stockholm d’où il couvre les pays nordiques pour différents journaux. Ses connaissances approfondies alimentent en profondeur son œuvre. Le Dernier Lapon traduit dans de multiples langues a obtenu une vingtaine de prix dont celui des lecteurs Quais du polar 2013… A ce sujet, j’ai hâte de vous reparler du très beau roman lauréat du prix des lecteurs Quais du polar 2026 auquel j’ai participé, mais je dois pour cela attendre la présentation officielle qui aura lieu à Lyon le vendredi 3 avril !

Notes avis Bibliofeel, mars 2026, Olivier Truc, Le Premier Renne

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