Publié en novembre 2025 à l’écopoche, une coédition Rue de l’échiquier et Les Voix urbaines, 336 pages
Livre initialement publié aux éditions du Seuil en 1989

Dans les années 1980, deux chercheurs ont parcouru « les beaux quartiers », entre Trocadéro et Monceau, Neuilly et Passy, interrogeant les héritiers des lignées aristocratiques et autres vieilles dynasties bourgeoises. Je connaissais l’existence de cette étude et la réputation des auteurs sans avoir pensé à la lire. La sociologie, pas très attirant au premier abord… C’est une masse critique Babelio qui m’a donné à lire cette réédition dans un format agréable, et je les remercie de m’avoir pour ainsi dire forcé la main. Car j’ai tourné les pages avec plaisir, découvrant un vrai style. On peut être sociologue et avoir du rythme, une musique d’écriture, même à quatre mains. On dit que la réalité dépasse la fiction, ce qui est bien adapté à ce monde des ultra-riches tellement il est difficile d’imaginer un environnement aussi différent du nôtre. Et surprise… une fenêtre s’ouvre à travers ces pages sur l’Histoire, un zoom sur le vieux monde d’avant la révolution française et sa capacité à s’adapter sans rien lâcher.
Il s’agit d’une analyse de l’entre-soi des élites, avec en préambule un court extrait tiré du roman de Louis Aragon Les Beaux Quartiers et l’introduction d’Eric Vuillard, dans son art de la formule, intitulée « La face cachée de notre subordination » plus une postface inédite de Monique Pinçon-Charlot. Durant deux années de parcours à travers les beaux quartiers une trentaine d’entretiens ont été réalisés auprès de familles, et une quarantaine auprès de personnes qui, à des titres divers, pouvaient fournir des informations sur la vie quotidienne des ghettos dorés. Tous contactés sur recommandation, permettant de briser l’omerta habituelle. Autant dire que cette enquête, rompant l’invisibilité recherchée, est exceptionnelle et toujours d’actualité.
Le texte est appuyé par des graphiques, des tableaux toujours très clairs. Le ton n’est jamais lourd et l’humour n’est pas absent, comme ce titre « La conquête de l’ouest » dans un chapitre montrant leur migration vers l’ouest de la capitale – ils sont aussi des migrants à leur façon… Dans les années 1900 les plus riches, regroupés jusqu’alors dans les VIIe, VIIIe et IXe arrondissements, s’installent de plus en plus dans le XVIe et surtout à Neuilly. Un autre chapitre significatif est intitulé Le bien-être de l’entre-soi. La concentration de l’habitat, l’homogénéité idéologique des « beaux quartiers » est illustrée par un graphique des élections présidentielles de 1988 donnant un score fleuve à la droite et l’extrême droite, à l’époque Chirac, Barre, Le Pen père (il est intéressant de comparer avec les scores obtenus par Dati aux dernières municipales – impressionnants dans ces lieux huppés – les cartes de vote se superposant parfaitement avec la carte placée en introduction du livre et reproduite ci-dessus).
L’éducation des enfants constitue un impératif pour l’aristocratie et la grande bourgeoisie. Le recours aux nurses anglaises est alors fréquent. « Les milieux de l’aristocratie et la grande bourgeoisie faisaient généralement preuve d’une anglomanie prononcée où l’intérêt pédagogique pour l’apprentissage de la langue se complétait d’une attirance très forte pour le mode d’éducation anglais que l’on se représentait comme fait de rigueur et d’efficacité. […] « Peut-être cette ancienne anglomanie, relayée aujourd’hui par un vif intérêt pour les États-Unis, est-elle à l’origine de l’une des caractéristiques de l’accent mondain, celle qui consiste à accentuer systématiquement la lettre a. Toujours est-il qu’il fut une époque où certaines familles françaises parlaient volontiers anglais à table. »
On découvre comment des hectares du bois de Boulogne sont réservés aux grandes familles : Cercle de l’Union Interalliée, Polo de Paris, Cercle du bois de Boulogne, Racing Club de France, Cercle de l’Étrier, dissimulés aux yeux des promeneurs. Vous découvrirez peut-être comme moi l’existence des rallyes, ou « la mise en ordre du hasard des rencontres amoureuses » selon la belle formule des auteurs qui ne sont jamais à court d’images – ce qui fait littérature… Et c’est assez cocasse car ils expliquent, chercheurs scrupuleux qu’ils sont, que « Le terme rallye, d’origine anglaise, est emprunté au vocabulaire de la chasse à courre. Il désigne un équipage (groupe de chasseurs réunis sous l’autorité d’un maître d’équipage, disposant de sa meute) qui chasse dans un secteur très précis de la forêt. « Rallye » renvoie donc à une activité de prestige, à haute valeur symbolique, et à l’idée de groupe permanent, soudé par une activité commune et régulière. » Il s’agit de reproduire une organisation sociale à travers les générations successives, en donnant un cadre contraint aux jeunes de ces familles, administrés le plus souvent par les mères, alors que les cercles sont réservés à « l’élite de l’élite » et sont une affaire d’hommes où la cooptation est la règle.
Sociologues, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont été directeurs de recherche au CNRS. Ils ont coécrit ensemble la majeure partie de leurs ouvrages, qui traitent des élites et classes supérieures de la société. Une œuvre majeure et rarement égalée tellement il est difficile d’enquêter sur un monde restreint, replié sur lui-même, évitant toute communication avec le grand public, bien protégé par la prégnance à la une médiatique des banlieues pauvres réputées à l’origine de tous les problèmes français, contre-feu très efficace pour détourner l’attention des ruptures d’égalité et autres belles devises de la république. Michel Pinçon est décédé en 2022. Monique explique en fin de volume la genèse de cette réédition due à son fils Clément et de 2 maisons d’éditions, « pour remettre le texte au propre afin de lui assurer une nouvelle visibilité. » Elle assure, et on veut bien la croire, que « Seuls les chiffres en francs marquent les trente-six années écoulées depuis la première édition. » Des outils informatiques permettent d’actualiser ces chiffres, ce qui donne vite la mesure des différences entre riches et ultra-riches… C’est un livre qui se lit facilement, une œuvre historique et littéraire dont on aurait tort de se priver !
Notes avis Bibliofeel, mars 2026, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Dans les beaux quartiers

