Erik ORSENNA, La Fontaine une école buissonnière

Éditions stock, septembre 2017

Après Les Fables de La Fontaine illustrées par Quentin Blake j’ai voulu en savoir plus sur cet écrivain dont on va fêter l’année prochaine les quatre cents ans de sa naissance. Que sait-on de l’homme, de sa vie, de son œuvre en dehors de ses plus célèbres fables animalières ? Les Fables sont tellement légitimes dans nos apprentissages et souvenirs, que tout s’arrêterait à elles ! Ce charmant petit livre d’Erik Orsenna nous apporte bien des réponses tout en esquissant ce que furent les rapports d’un artiste avec son époque, et peut-être ce qu’il en est aussi à la nôtre des rapports de l’Art et du Pouvoir. En prime on savoure quelques extraits des Contes avec des dames « gentilles du corsage » ainsi que quelques fables moins connues.

Avec la Fontaine, on a la vie des hommes, la vie littéraire et la grande Histoire, cela me plaît énormément !

De famille bourgeoise, on le destinait à une carrière ecclésiastique. Il entre au couvent par une porte mais en ressort bien vite par une autre, et part étudier le Droit à Paris. Il fait partie d’une petite académie littéraire, l’écriture et la poésie semblant le fil conducteur de sa vie. A trente-et-un ans, il est maître des Eaux et Forêts avec des revenus et une charge qui comble son besoin de nature. A trente-six ans, il obtient la protection de Nicolas Fouquet, ministre des finances de Louis XIV. Il est à son service de 1658 à 1663. Cette protection va être de courte durée, Fouquet étant emprisonné par le roi pour avoir mené une vie fastueuse faisant trop d’ombre au roi soleil, et d’avoir mis un peu trop la main dans les finances publiques (un peu le Jérôme Cahuzac de l’époque mais sans aménagement de peine…).

« Avec la chute de Fouquet, La Fontaine perdait sa pension. En prenant sa défense, il perdait toute chance d’en recevoir une du roi. D’autant que ces libéralités-là étaient distribuées par des créatures de Colbert. »

A l’époque les droits d’auteur n’existaient pas – ils sont apparus en 1750 grâce à Beaumarchais –. Pour vivre de sa plume il fallait être pensionné par de riches protecteurs. Il n’est plus question, après avoir soutenu Fouquet, d’être dans le club des artistes pensionnés comme le sont ses amis Molière, Racine, Corneille…

L’auteur des Fables a l’art chevillé au corps, il est libre et semble tout entier tourné vers son bon plaisir. Quand il retrouve le calme de Château Thierry après la vie trépidante de Paris il est tout à ses rêves et à la création :

« Il retrouvait son pas. Il se coulait dans cette lenteur qui était aussi sa nature. Il avait besoin de ce vide qui ne se remplit que de rêves. Pour créer, il faut ruminer qui n’est pas conversé, sauf avec soi-même. Il faut se décomposer, devenir compost. Alors une plante, ou une fable, peut se mettre à pousser. »

Le loup et le chien (une belle fable sociale qui vaut pour hier et… pour aujourd’hui !)
De l’album Fred Pallem et le Sacre du Tympan racontent les fables de La Fontaine (et quelques contes…), sorti en octobre 2020

Jean de la Fontaine est né en 1621. Son 1er recueil de contes paraîtra en 1664  puis un recueil de fables en 1667, il a 46 ans et il exprime alors, de manière indirecte, ses opinions très critiques sur le pouvoir en place.

« L’autre couple à l’œuvre dans une fable est celui que forment le mensonge et la vérité. Le mensonge (l’affabulation) pour dire la vérité. C’est la définition que donne Aragon du roman : le mentir vrai. »

Il recherche alors une reconnaissance et des honneurs (il obtiendra son admission à l’Académie française en 1695). Il vit dans des conditions de grande précarité, ses écrits ne lui ayant pas rapporté quoi que ce soit sinon la notoriété et une réputation sulfureuse par ses Contes, trop libertins et grivois. Son quotidien tient la plupart du temps à ses relations.

C’est un homme avec ses contradictions. Quand arrive le grand âge, La Fontaine tremble face à l’au-delà et aux critiques, ou l’inverse, on ne sait pas trop… « La police divine » lui tombe dessus sous la forme d’un abbé accusateur, sinistre personnage que cet abbé Pouget lui interdisant toute réimpression des Contes, lui demandant de brûler la pièce qu’il venait d’écrire, de s’engager à n’écrire que des œuvres pieuses, de rédiger une confession générale devant être lue publiquement à l’Académie française… Le saint homme !

Côté vie familiale, il a eu un fils mais ne s’intéressera ni à son épouse ni à ce fils qui sera éduqué par son parrain, un chanoine. La Fontaine a agi à sa guise, s’est consacré entièrement à sa carrière de poète, en dépit de l’hostilité des puissants, en cela il me semble proche de Jean-Jacques Rousseau (y compris par sa triste fin misérable et hallucinée). De sa mort en 1695, Erik Orsenna nous dit :

« Le plus vertigineux est à venir : Quand on le dévêtit pour le préparer au tombeau, on trouva le corps de La Fontaine lacéré : il portait un cilice, cette chemise de fer qui entaille la chair pour la punir de ses abandons passés. »

Les animaux malades de la peste (écouté en pensant à notre année covidesque)
par Chemin faisant, album Fables jazz

Mélange détonnant de modernité et de tradition, La Fontaine est un homme dont les Fables ont traversé les siècles reprenant le flambeau à Esope, le grand-père grec des fables… (et sujet à l’occasion du célèbre palindrome : « Ésope reste ici et se repose »). La Fontaine a été largement mis en musique, il a inspiré une multitude de compositeurs comme vous pouvez le voir et l’entendre sur l’excellent site de « tout l’opéra ou presque ». Quant à l’homme, il renferme bien des mystères qu’aucune grande œuvre cinématographique n’a éclairé, le film « Jean de La Fontaine, le défi » sorti en 2006 est, à ma connaissance, le premier et le seul film sur ce grand personnage ? Curieusement un film éreinté par toute la critique et  non disponible en vod… L’année anniversaire à venir réservera peut-être de belles surprises et comblera j’espère ces vides !

Notes avis Bibliofeel novembre 2020, Erik Orsenna, La Fontaine une école buissonnière

10 commentaires sur “Erik ORSENNA, La Fontaine une école buissonnière

  1. Merci. Je viens de découvrir ton excellent billet ! Cet auteur a inspiré nombre de compositeurs, musiciens, chanteurs et conteurs, preuve s’il en fallait qu’il était un immense artiste et un grand penseur. Je mets dans ce commentaire le lien avec ton article qui pourrait intéresser d’autres lecteurs :
    https://toutloperaoupresque655890715.com/2019/05/25/ce-bon-monsieur-la-fontaine-1621-1695/
    Dis moi si je peux l’insérer dans mon article…
    Belle journée

    Aimé par 1 personne

  2. Le livre d’Orsenna permet 2 choses : se rappeler ces fables qui ont façonné une partie de notre culture et de notre imaginaire (des animaux qui parlent) et découvrir que cet homme qu’on pensait sage était une forte tête et un rebelle!

    Aimé par 1 personne

  3. J’avais bien aimé ce titre ( alors que Les fables, moi, c’est bof … trop liées au contexte scolaire ! Mais le tableau historique est très intéressant à lire et La Fontaine en ressort dépoussiéré !

    Aimé par 1 personne

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