Axel SÉNÉQUIER, Le bruit du rêve contre la vitre

Éditions Quadrature, publié en avril 2021

142 pages

Du 17 mars au 11 mai 2020, Axel Sénéquier est resté confiné dans son appartement parisien. Il a mis ce temps à profit pour faire la connaissance de ses trois enfants – selon les termes de la quatrième de couverture – et écrire les 12 nouvelles qui composent ce recueil, le deuxième publié par les éditions Quadrature (après Les vrais héros ne portent pas de slip rouge). Il est aussi auteur de théâtre. Une bonne année s’est écoulée depuis et j’ai été surpris de lire avec plaisir ce recueil et d’y trouver une forme originale et utile de témoignage.  

Les nouvelles sont courtes, une dizaine de pages seulement. L’auteur a l’art de mettre la musique de ses mots sur chacune d’elle avec des titres empreints de douceur et de poésie. Le bruit du rêve contre la vitre, qui donne le beau titre au recueil est formidable, mémoires d’un homme de 39 ans, malade du Covid-19 et proche de la mort. Il raconte lui-même cet étrange voyage. C’est troublant et parfaitement écrit alors même que je suis habituellement réticent aux récits de mort imminente.

« Il y a ces rêves qui frappent au carreau et craignent de mourir emprisonnés. Alors, épuisé mais heureux, d’un geste maladroit, je désigne la fenêtre. L’infirmière comprend et me sourit. Lorsqu’elle tourne la poignée et ouvre les battants, le vent impatient s’engouffre dans cette chambre close et renverse les fleurs. Le vase explose sur le sol. Et dans les morceaux épars répandus aux quatre coins de la chambre, la lumière du soir se réfléchit et nous fait plisser les yeux. »

On part souvent de situations et de personnages qui sont dans la norme :

Banale dispute de couple, à première vue, dans « Les murs porteurs », un titre encore bien choisi et qui ne s’éclairera qu’après lecture de l’histoire.

Volonté de Mathieu, artiste, de compassion et d’action pour aider à lutter contre la maladie dans « Les somnambules ». 

Pour ses enfants, Victor, employé d’une start-up, pense se transformer avantageusement en enseignant à la maison dans « Le chemin de l’école ». Là, il m’a semblé reconnaître l’auteur lui-même !

Un jeune couple parisien, Sigrid et Alex, s’échappent du confinement à Paris pour rejoindre leur maison à la campagne dans « Intégration ».

Fashion week, mode et la youtubeuse. Cécilia est influenceuse beauté dans la nouvelle « Fashion faux pas ».

Titouan lors de la « Crise de la quarantaine » est risk manager chez Total, un emploi classé par certaines de ses connaissances : Bullshit job.

Milou, squatteuse dans la nouvelle intitulée « Sauvage » va, elle aussi, être touchée par le confinement.

Pierre, retraité, s’ennuie devant sa télé, et pas seulement depuis le confinement d’ailleurs… dans « Balcons fleuris ».

Catherine dans « Marée noire » a un riche musée intérieur. Gare à la vague !

Valentin n’est pas bien dans son corps, il a eu son coming-out à 26 ans. C’est la « Fermentation lente ».

– Dans « Verre solitaire », trois jeunes couples bien conventionnels vont se retrouver pour un apéro zoom corsé. Adrien a encore en tête les problèmes de connexion lors du copil avec le community manager de la semaine précédente. En plus il doit se priver de trois épisodes de la série Breaking bad… Le pauvre !

Axel Sénéquier nous lance habilement sur des pistes, des normes de vie – ces termes anglais en sont pour moi le symbole – qui vont se fissurer, s’éclater parfois sur la nouvelle donne s’invitant dans chaque vie avec le confinement. Un départ qui se met en place dans la précision, sa part de mystère, et qui évolue doucement vers une fin surprenante,  étrange, dans des vies qui ont pris quelques virages par rapport à la droite ligne initiale tracée par une société trop sure d’elle-même (dans la nouvelle orthographe l’accent pour sûr – certain – est seulement conservé au masculin ?).

J’avoue avoir été troublé par les mots ile, diner, connaitre, fraiche… écrits, comme c’est tout à fait correct maintenant, sans ce petit chapeau sur le i. Moi, j’aime bien ce petit accent circonflexe et je conserve encore l’orthographe traditionnelle tant que la nouvelle est seulement recommandée… Je trouve que ce petit toit apporte son relief à l’île, sa saveur au dîner, son mystère à la rencontre quand on commence à se connaître… Il faudra certainement que je m’y fasse. C’est mon côté nostalgique et l’image gravée en moi de ces mots employés depuis longtemps. Est-ce que cette nouvelle orthographe, avec deux possibilités au lieu d’une, est vraiment une simplification ?

J’ai lu très vite ce recueil et adoré cette série de récits en prise avec l’actualité récente, ce qui n’était pas un mince défi pour l’auteur. Par petites touches, changements d’angles de vue, apparaissent une époque, une organisation sociale, des normes et des croyances, qu’un virus a fait vaciller.

Je remercie énormément Axel Sénéquier de m’avoir fait confiance avec cette proposition de lecture. J’ai aussi apprécié la qualité de cette édition Quadrature et son ambition de se consacrer complètement à la nouvelle de langue française. L’auteur et cette maison d’édition m’ont donné l’occasion de réfléchir à ce qui fait l’originalité des nouvelles, et dans la foulée j’ai créé une rubrique distincte sur mon blog. C’est évidemment un genre à part entière, bien loin d’un genre mineur, il suffit de voir la place des nouvelles dans l’œuvre d’écrivains tels que Gogol ou Maupassant.. Ce n’était pas lui rendre hommage et même une erreur de le fondre dans la catégorie Roman. Par contre je garde pour l’instant tous les romans, de langue française et traduit de langue étrangère, dans une même catégorie, pensant que la littérature n’a pas de frontières.

Je recommande la lecture de ces petits récits de confinement qui ne manquent pas de sel, ni d’humour, ni de talent d’écriture. A propos, la nouvelle orthographe, qu’en pensez-vous ?

Notes avis Bibliofeel juin 2021, Axel Sénéquier, Le bruit du rêve contre la vitre

23 commentaires sur “Axel SÉNÉQUIER, Le bruit du rêve contre la vitre

    1. Elle est mignonne n’est-ce pas ! Un peu de rêve au quotidien contre la vitre… Ton commentaire sur la photo me fait plaisir, ayant quasi exclusivement des commentaires sur les chroniques… Et je m’amuse bien à réaliser ces photos en prise avec mon environnement et le livre.

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  1. Merci pour nous avoir fait découvrir ces nouvelles et pour la nouvelle rubrique de ton blog! A propos de nouvelles, je suis des cours d’anglais et notre professeur nous a fait lire des nouvelles de Raymond Carver (Recueil Cathedral) et de Truman Capote.J’ai beaucoup aimé les nouvelles de Raymond Carver. C’est un peu dur car il parle souvent de gens qui ont une vie ordinaire et difficile. Mais il y a de l’humanité. J’aime notamment A Small Good Thing. J’aime moins celles de Truman Capote, mais j’ai beaucoup aimé The Thanksgiving Visitor, inspiré par son enfance! Peut-être les connais-tu déjà?

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    1. Je suis très heureux d’avoir créé cette nouvelle rubrique et ravi que cette chronique t’ait intéressée. Je n’ai rien lu de Raymond Carver, ni Truman Capote. Je note pour pouvoir alimenter, peut-être, ma récente rubrique « nouvelle »…

      J'aime

  2. Merci pour cette découverte et la nouvelle rubrique ! A propos de nouvelles, j’ai beaucoup aimé les nouvelles de Raymond Carver et notamment, A Small Good Thing et une nouvelle de Truman Capote The Thanksgiving Visitor, inspirée de son enfance.

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  3. « Ile » et non « île » m’a immédiatement interpellée à la lecture de cet article ! D’un côté, il est peut-être bon d’essayer de simplifier la langue française, dont les règles élitistes peuvent être source de crispation, voire de honte, chez certaines personnes peu à l’aise avec l’orthographe. D’un autre côté, je suis moi aussi attachée à ces petites bizarreries de la langue française… Comme toujours dans ce domaine, les usages décideront !

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  4. Dans ma PAL depuis peu suite a une chronique ( très favorable) lu ailleurs.
    Et j’avais pourtant dit que je ne lirai pas de livres sur le confinement et la covid. En tout cas pas de sitôt.
    Je te remercie pour cet excellent article. Impossible d’échapper aux nouvelles d’Axel Senequier. Si je n’avais craqué ailleurs, j’aurais craqué ici.
    Très bel a toi. A bientôt !
    PS: pour répondre à ta question, je continuerai à écrire ces mots comme j’ai appris.

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