Marianne JAEGLÉ, L’Ami du Prince

Suivi d’une courte postface de l’autrice :

Comment et pourquoi j’ai écrit L’Ami du Prince

Éditions L’arpenteur, publié en mars 2024

272 pages

12 avril 65 après Jésus-Christ, à sa villa de Nomentum située à une vingtaine de kilomètres de Rome, juste après le déjeuner, le philosophe Sénèque, conseiller de l’empereur, voit arriver une cohorte de soldats. Leur chef lui annonce qu’il est chargé d’apporter la nouvelle de sa mort au palais avant le soir. Il lui laisse le temps de mettre ses affaires en ordre. Avant de se trancher les veines, Sénèque utilise l’après-midi pour écrire une lettre à son ami Lucilius, dressant le bilan de sa vie. Durant quinze années, il a été le précepteur, puis le conseiller et même l’ami de celui qui exige désormais sa mort : l’empereur Néron. Parce qu’il vit ses dernières heures, Sénèque peut enfin tenir un discours de vérité sur son élève. Dans cet ultime moment d’introspection, le philosophe interroge la réalité de la transmission du savoir et son expérience du pouvoir. Il affronte aussi ses propres erreurs et sa compromission dont il a tiré honneurs et fortune. Marianne Jaeglé fait revivre le stupéfiant face-à-face entre un philosophe épris de vertu et un un jeune homme imprévisible dont la vraie nature se révèle peu à peu.

Si Sénèque a pu se sentir l’ami du Prince, Marianne Jaeglé pourrait bien être l’amie de Sénèque… Son roman en fait un personnage attachant, elle nous le rend incroyablement proche. Condamné à l’exil en Corse pendant huit ans, Sénèque rentre à la demande d’Aggripine afin de développer les talents oratoires de son fils et le préparer au grand destin qu’elle lui construit à coups d’intrigues. Elle parvient à écarter le prince légitime Britannicus. Néron devient empereur à dix-sept ans en l’an 54 mais soumis à la volonté de cette mère ambitieuse et tyrannique. L’empire romain connaîtra cinq ans de paix et de prospérité sous l’influence modératrice de Sénèque et du préfet du prétoire Burrus, avant que le despote ne décide de prendre tout le pouvoir à son compte, son règne impitoyable dorénavant associé à d’innombrables crimes.

En postface « Comment et pourquoi j’ai écrit L’Ami du Prince », Marianne Jaeglé raconte la tentation d’écrire sur Néron qui la passionnait, y ayant d’abord renoncé du fait de temps trop lointains et d’une tâche lui semblant démesurée. Puis elle dit que Sénèque a pris la parole et s’est mis à lui raconter l’histoire telle qu’il l’avait vécue. Cette parole elle l’a couchée sur le papier et, par son intermédiaire, c’est Sénèque que j’ai pu entendre tout au long de cette lettre écrite à l’attention de son neveu. Elle s’efface devant cet homme qui a cru pouvoir enseigner la vertu à l’empereur. Elle se contente d’enregistrer sa parole comme si elle était sa secrétaire, une secrétaire à l’immense talent.

Par rapport aux temps trop lointains… La parole de Marianne Jaeglé m’a paru au contraire très contemporaine. Elle part de l’histoire telle qu’elle nous est parvenue – les sources sont peu nombreuses et souvent sujettes à caution – pour en faire un roman où l’émotion joue le premier rôle avant les faits et les ressentis exacts qu’on ne peut connaître entièrement. Elle dit en postface : « Ce n’était pas Néron, mais la confrontation entre celui qui avait tenté de l’élever (dans tous les sens du terme) et lui. » C’est cette mise en regard qui est le cœur du livre, c’est celle-ci qui me parle, toujours actuelle : dans les questionnements liés à l’éducation et à la transmission de valeurs.

Elle a réussi l’impensable, nous replonger dans cette période romaine fascinante, si éloignée de notre mode de vie qu’elle est difficile à imaginer, souvent simplifiée à l’extrême avec la vision d’un Néron psychopathe… Le roman redonne à celui-ci une complexité, le sort en partie de son mystère. Sénèque termine par cette question « Mais qui peut comprendre à quoi rêve les princes ? ». J’étais au côté de Sénèque, l’écriture de l’autrice parvenant à ce miracle d’abolir le temps, de faire revivre en grande partie ce qui a été effacé par les siècles. En même temps j’ai pensé aux enseignants quels qu’ils soient, qui croient comme Sénèque en leur mission, et vacillent quelquefois aux résultats incertains de leurs efforts. Pauline, la femme aimante de Sénèque voit clair quand elle lui reproche de s’accuser injustement : « Tu l’as rencontré alors qu’il avait déjà douze ans, m’a-elle rappelé. Son caractère était déjà formé. […] Tu n’as pas pu changer sa nature, a-t-elle dit encore. Il aurait fallu être un dieu pour cela, et tu n’es qu’un homme, même si tu es l’un des meilleurs ».

Ce roman m’a captivé. Il bénéficie d’une dramaturgie passionnante et l’écriture est magnifique. Il permet de s’immerger dans un monde romain qui, par ses divers périodes politiques, a encore beaucoup a nous apprendre. C’est aussi une précieuse approche philosophique du stoïcisme, un courant qui a une large place dans notre culture, notamment dans Les Essais de Montaigne et dans l’œuvre d’André Comte-Sponville, entre autres. On ne manquera pas de penser, voir de le comparer au roman de Marguerite Yourcenar, Les mémoires d’Hadrien, immense chef-d’œuvre écrit il y a soixante-treize ans, mais d’une toute autre nature. L’Ami du Prince embrasse des thèmes plus concrets et parviendra plus facilement à séduire tous les publics y compris, je l’espère, à ouvrir des débats dans les écoles.

« Ainsi, au moyen d’exemples choisis parmi la littérature, les arts et l’Histoire, je me faisais fort de lui apprendre à raisonner et à choisir la vertu, la justice, le bien. »

J’ai lu ce roman dans le cadre de ma participation au jury Orange du livre 2024. C’est un des 20 livres de la première sélection établie lors des échanges et votes du 26 mars. Je ne sais pas s’il sera dans la sélection des 5 finalistes le 13 mai prochain, mais il y a de fortes chances qu’il soit dans les livres que je défendrais… C’est un roman qui va rejoindre « mes essentiels » Je le garde précieusement près de moi et si je le prête, il faudra me le rendre !

Autres citations :

« Je savais que son père était mort alors qu’il avait deux ans. Que sa mère, exilée sur ordre impérial, avait été absente pendant plusieurs années. Qu’il avait grandi chez une sœur de son père, en compagnie de deux nourrices. Il n’avait retrouvé sa mère qu’au moment où elle était rentrée d’exil. Il avait eu un premier beau-père en la personne de Crispus Passienus, qui était mort quelque temps plus tôt. Et maintenant, du fait des troisièmes noces de sa mère, il était devenu le beau-fils de l’empereur. En d’autres termes, malgré son jeune âge, il avait déjà eu une vie tourmentée. »

« Aujourd’hui, j’en suis intiment convaincu, Lucilius, l’apprentissage de toute notre vie pourrait se résumer à ceci : un usage approprié du langage. Quand un homme n’aurait appris que cela, au cours de sa vie, il n’aurait pas vécu en vain. »

Notes avis Clesbibliofeel avril 2024, Marianne Jaeglé, L’Ami du Prince

18 commentaires sur “Marianne JAEGLÉ, L’Ami du Prince

  1. De retour en lecture sur ton blog avec cet article passionant sur ce roman inspiré de la vie de Sénèque, accompagné de tes réflexions sur la transmission d’adulte à adolescent ou jeune adulte. Je crois que ces enseignements ne sont pas vains même si les personnes s’écartent du chemin par leurs nécessaires expériences. Reste la difficulté d’enseigner à un prince. Son statut et son pouvoir, surtout à l’époque de Néron, lui permettent de dépasser les limites qu’il est seul à fixer. Dans notre monde contemporain, certains ados se comportent comme des princes sans limites et deviennent très violents. Ré-enseigner ce qu’est la valeur d’une vie est à nouveau primordial.

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    1. Merci de repasser par chez-moi. Tu es toujours le bienvenu Alan ! Avoir Néron comme élève a été la source de grosses désillusions. Enseigner toujours et malgré tout. Sans cela ce serait pire. Bonne soirée à toi.

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    1. J’aime beaucoup cet humour ou la petite moquerie qu’elle m’adresse, à juste titre car je connais mes défauts 😃… Je suis un Bibliofeel enthousiaste, trop ? Mais je compte faire plus tard des chroniques rapides et peut-être groupées des livres qui m’ont moins plu. Pour la sélection des cinq, j’ai encore plusieurs livres à lire alors on verra.

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  2. Cela me paraît tout à fait intéressant, d’autant que je suis en pleine lecture des différents livres de Xavier Darcors sur Tacite, Virgile et Ovide et que je relis Virgile par la même occasion.

    Ces très grands auteurs latins ont énormément à nous apprendre et nous font réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons.

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    1. Oui cela me parait tout à fait intéressant de lire Marianne Jaeglé qui nous fait réfléchir tout en lisant un roman somptueux et addictif. L’ami du Prince devrait vous plaire. Je note ces livres de Xavier Darcors que vous mentionnez, merci pour la suggestion !

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  3. Je réfléchissais avec Seneca sur « la brièveté de la vie » en lisant sa lettre à Paulinus , quand se suis tombé sur ta « déclaration d’amour « au livre de Marianne ,tellement enflammée ,enthousiaste ,que je me suis précipité pour l’acheter ,d’autant plus que elle ,je l’ avais déjà connue en lisant son « Vincent qu’on assassine ». Et surprise ! Voila son épigraphe sortie du chapitre VII de « la brièveté de la vie » sur la quelle je philosophais .

    Merci pour ton magnifique commentaire .Je revienne après la lecture du livre pour partager les émotions.

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  4.         Voila l’ angle original de quel c’est servi ,pour aborder la vie de Sénèque , l’autrice. C’engouffrer dans l’espace laissé vide par les aléas de l’Histoire ,en occurrence dans ce cas les dernières paroles de Sénèque .  Et de le remplir par  touches, avec des éléments bien connus  ou de broder là ou il manquait la matière . 

    Son talent, sa sensibilité, sa magnifique écriture ,se sont manifesté dans les dialogues imaginaires, dans la description des ressenties des divers personnages. Généreuse avec les qualités manifestes du philosophe ,indulgente avec ses manquements, l’autrice lui accorde le pardon  avec les paroles affectueuse de Pauline.     

     Sénèque a eu entre les mains un enfant sensible, influençable et pas du tout voué à un quelconque commandement .Si au début il a réussi a obtenir des choses remarquablement positives (amnistie générale etcetera )signe qu’il peut l’influencer en lui inculquant des principes vertueuses ,après, s’éloignant du stoïcisme ,occupé a s’enrichir  et a conforter sa position sociale il a laissé la place à la domination de l’entourage et à l’influences des faiblesses de Néron .     Au lieu de lui composer ses discours pour étaler son éloquence, comme le consigne Tacite ,il aurait mieux  fallu qu’il l’accompagne pour qu’il les écrive lui même et  de cette façon  exprimer sa sensibilité d’artiste , exercer sa capacité d’investissement dans la vie politique et  réveiller et soutenir  son intérêt pour les problèmes de l’Empire. (mais ça c’est mon opinion Emoji

      Il aurait peut être compris  à quoi rêve le Prince .

      Passionnée de l’Histoire antique ou les philosophes aussi ont un rôle important , j’ai lus énormément des livres traitant  de cette période ,donc ce livre m’a plu et intéressé ,j’ai apprécié la belle écriture ,mais je suis moins certaine qu’il  touchera un large public.

    post scriptum: Le livre qui fût comparé a sa sorti avec les « Mémoires d’Hadrian » c’est « Mourir à Selinonte » de François Fontaine(qui écrit sur l’empereur Trajan )ou on rencontre Tacite,qui comme tous les philosophes écrivains, ne se hasard pas a rende compte d’aucun règne tant que l’empereur   est en vie .Qui sait si « L’ami du prince » ne va suscité la même comparaison ?

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    1. Merci pour votre long commentaire qui montre combien le roman de Marianne Jaeglé est riche et favorise la réflexion sur l’éducation, le sens de l’histoire, la responsabilité individuelle… Est-ce qu’il touchera un large public ? Je l’espère. Je remarque que ceux qui l’ont lu en parlent avec enthousiasme sur les réseaux. J’espère qu’il rentrera dans les finalistes du prix Orange du livre lundi 13 mai. Après on verra bien…

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  5. voici un livre bien tentant, d’autant que les Romains ont beaucoup à nous apporter en terme de philosophie de vie. nous en avons bien besoin en ces temps-ci. Je le note dans ma liste de livres à me procurer.

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    1. Je suis ravi que tu t’intéresses à ce roman. Marianne Jaéglé nous parle d’éducation en nous mettant en présence de Sénèque et de Néron. C’est saisissant, c’est génial… Je te le conseille vraiment. Ce serait dommage de ne pas le lire. Bonne journée Michusa 🌞

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  6. Je vous félicite pour le prix reçu par votre livre préféré. Votre sensibilité ,votre « flaire » a prévu ce

    succès et votre commentaire aurais du préfacer ce livre tant il est magnifique d’enthousiasme (en grec « inspiré par les dieux  » sic) , commentaire que j’ai apprécié autant que le livre. J’ai peur que mon commentaire c’est concentré beaucoup trop sur Sénèque avec le quel j’ai un vieux différend.

    Continuez a nous émerveiller avec vos commentaires riches, sensibles, pertinentes .Merci.

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    1. Oh là, je suis rouge de confusion… Ou peut-être est-ce dû au ménage que je viens de terminer 🤣. Merci mille fois pour vos mots. Sachez que Marianne Jaeglé, en plus d’avoir écrit cette œuvre qui pourrait passer pour un classique, est une belle personne, très abordable… Je suis ravi que vous ayez apprécié le livre. Bonne journée. Alain

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