Éditions Quadrature, paru en décembre 2025
124 pages

Quadrature avait publié le précédent recueil de nouvelles de Luc Leens « Le père que tu n’auras pas ». Je l’avais particulièrement apprécié. L’auteur possède l’art de capter l’attention du lecteur, de le distraire, l’émouvoir, le faire rêver et l’amener à réfléchir aussi, au-delà du bel agencement des phrases.
Quinze récits très différents se succèdent autour d’un thème commun : la complexité de la vie faite aux hommes et aux femmes de ce monde. L’auteur est capable de plonger le lecteur dans une multitude de parcours incroyables, d’imaginer des situations aux fils emmêlés. Il excelle aussi pour dénouer par ses mots des situations à priori impossibles. La vie est un vrai sac de nœuds. Certains nous diront qu’il n’y a rien à y faire, qu’il faut bien accepter le malheur, courber l’échine sous le joug, souvent de bons conseillers qui y trouvent leur compte en notoriété ou confort faciles… Luc Leens n’est pas de cette espèce là. S’il sait nouer des destins surprenants, ses mots simples ont le pouvoir de les dénouer, ou de tenter de le faire, simplement, déversant une belle dose d’empathie pour ses semblables, quels qu’ils soient.
Tout commence avec Hannah, cette femme qu’il retrouve par hasard, rappel d’une rencontre marquante, amour de jeunesse quand il avait dix-neuf ans. « Pas pour renouer les fils d’une amitié perdue ou souffler sur les braises d’un amour qui n’avait peut-être jamais existé. Simplement pour lui dire merci. De m’avoir souri dans sa vitrine. De m’avoir invité à son établi. De m’avoir écouté tous les jeudis. De m’avoir aimé un après-midi. D’être Hannah. »
Avec Le chat, la souris et le petit oiseau l’auteur bifurque avec talent, mêlant émotion, humour et poésie. Il se glisse dans la tête d’un chat devenu narrateur aux mots acérés… et justicier sans pitié. Le couple occupant l’appartement déménage, un enfant est attendu, il leur faut un logement plus grand. Le chat se sauve avant d’être enfermé dans la cage prévue pour l’emmener. Il est adopté ensuite par les nouveaux occupants, restant dans son lieu familier, ce qui lui convient très bien. L’entente avec sa nouvelle maîtresse, Jasmine, est excellente mais ce qu’il voit des relations avec celui qu’il nomme Goujat lui déplaît fortement – serait-il jaloux ? Il imagine un stratagème machiavélique pour dénouer la relation de ce couple qu’il juge mal assorti. C’est là que la souris entre dans le jeu… J’ai bien ri à cette lecture, écrite avec brio, avec malice ! Pauvre Goujat… Il l’a bien mérité.
Sac de nœuds : la nouvelle éponyme du recueil plonge un jeune sans histoire dans une aventure à haut risque. Celui-ci met dans un grand sac sa collection de Lucky Luke pour les vendre à un magasin spécialisé. Un échange de sac malencontreux – ou heureux – le rend propriétaire d’une somme d’argent considérable. Il décide de fuir plutôt que de subir la vengeance des truands qui pourraient ne pas croire à un hasard. Début d’une cavale où les nœuds s’accumulent. Une très belle histoire, bien menée.
On trouve ensuite pêle-mêle un mari congelé dans « Conseil de famille » , un pénis cassé de statut grecque dans « L’attribut du sujet », une justicière dans un bus « Dormez-vous », une libraire accrochée à ses livres comme un capitaine de navire dans la tempête de la vie, « Tanguer la dunette ».
« Il n’est pas sans risque de recommander un livre pour soigner les maux de l’âme ou en apaiser les tourments. Certains mots peuvent guérir. D’autres sont capables de tuer. Tel roman, qui sauvera l’un, conduira l’autre au désespoir. Je connais ce risque, mais à quoi servirait-il que j’exerce ce métier si je n’aidais pas jour après jour à faire se rencontrer les mots des uns et la vie des autres ? »
Notre père clos ces aventures étonnantes. Retour du thème du père comme dans le recueil précédent de Luc Leens. Les obsèques ne se déroulent pas comme prévu. A la place de l’éloge habituel ce sont les enfants du défunt qui se mettent en scène, dévidant lumière et ombre de leur relation à leur père, accordant la meilleur place à ce qu’ils ont à se dire entre frères et sœurs afin de rendre la vérité à leur relation, privilégiant eux, qui ont à vivre, plutôt que le défunt qui n’y peut plus rien.
« Le truc qui ne loupe jamais, c’est le coup du sac à dos. Dès qu’un enfant vient au monde, ses parents lui enfilent en douce un sac à dos dans lequel ils vont fourrer tous leurs espoirs de surdoués, leurs rêves de princesses, leurs projets de footballeurs. Sans même s’en rendre compte, ils y enfournent aussi toutes leurs frustrations, leurs illusions, leurs manies et leurs angoisses. L’enfant ne pourra jamais le retirer, jamais ! Tout ce qu’il peut espérer, c’est de pouvoir le vider – un peu ou beaucoup – pour mettre à la place ses propres rêves. Le moins qu’on puisse dire, c’est que papa n’y a pas été de main morte pour remplir le vôtre. »
De son métier de traducteur, Luc Leens a gardé le goût de s’effacer derrière ses personnages, de les laisser vivre ou raconter leur vie avec leurs mots, leurs vérités. Il se consacre depuis 2020 à l’écriture, une reconversion réussie puisqu’il a déjà reçu une quinzaine de prix en France et en Belgique, notamment le prix Albertine Sarrazin. Son premier recueil, Le père que tu n’auras pas, est paru en 2022 et a été couronné par le prix Mon’s Livre. Merci aux Éditions Quadrature, expertes en nouvelles francophones, pour cette parution et envoi.
Notes avis Bibliofeel, janvier 2026, Luc Leens, Sac de nœuds
