Jean-Christophe RUFIN, L’Abyssin

Le fond historique de ce roman distrayant (et instructif) rappelle la présence des turcs sur tout le pourtour méditerranéen après la prise de  Constantinople en 1453. A l’époque du roman, sous Louis XIV, le contrôle des autorités ottomanes est de plus en plus relatif sur cette région, permettant à la France d’établir des consulats, notamment en Égypte.

Je ne pensais pas avoir envie de parler de Jean-Christophe Rufin sur ce blog. La désillusion de Rouge Brésil, prix Goncourt 2001 – que j’avais trouvé pesant –, m’a longtemps tenu éloigné de cet auteur. Il a fallu le talent de persuasion de mon libraire – et l’inscription au repas littéraire animé par cet auteur au Festival Terres à vin, terres à livres de Savennières, – pour me mettre à la lecture ce gros volume.

Voici un roman d’aventures, et néanmoins historique, s’apparentant à un récit de voyage. Du héros flamboyant nommé Jean-Baptiste Poncet, on ne sait pas grand-chose de ses origines, de sa famille et de son passé. Médecin sans en avoir la formation il soigne par les plantes, aidé par son ami jésuite Jurémi pour les distillations et préparations. Sa médecine est efficace, lui permettant l’approche et l’amitié de tous (ou presque). Une fois guéris les miséreux et les puissants ne lui refusent rien en retour.

Il est établi à ce moment-là au Caire, en Égypte, où il se voit proposer par Monsieur de Maillet, consul du roi Louis XIV, une mission délicate et dangereuse : se rendre en Abyssinie afin de guérir le puissant Négus et revenir avec une ambassade à destination du roi de France. Il accepte, pensant être anobli en cas de réussite et ainsi pouvoir demander la main de la belle Alix de Maillet, la fille du consul. Une expédition de jésuites a été auparavant décimée, le but caché est de reprendre pied dans ces contrées lointaines pour les différentes factions religieuses de l’époque (jésuites, capucins notamment).

Jean-Baptiste Poncet exerce la médecine par compassion. Il n’entend pas rester sous la coupe des rois, des religieux de tout poil. Il se met à la place de l’autre, un être humain dont il est curieux, un autre lui-même qui partage sa condition humaine. L’habit est différent mais tous souffrent de la même façon. L’habile médecin est disponible pour entrer en relation étroite avec le pauvre comme le riche mais il a plus a gagner du côté des puissants…

Les héros doutent rarement de venir à bout de tous les pièges dressés devant eux. Les deux amis portent l’épée, ce qui marque leur position sociale, leur rang sans en avoir les titres. Jean-Baptiste est rusé, intelligent et manie la parole comme un Cyrano de Bergerac. Longtemps il croit pouvoir triompher par cette voie. Pourtant le roman bascule lorsque lui et sa dulcinée Alix, décident de faire le choix des coups d’épée et de pistolets afin d’éviter une défaite certaine (et pour nous un livre écourté…). L’Abyssin m’a replongé dans ces romans de capes et d’épées abandonnés depuis longtemps (même si je conserve Le capitan de Michel Zevaco – bibliothèque verte – en bonne place dans ma bibliothèque).

Je n’attendais pas Jean-Christophe Rufin dans ce registre. Ma surprise est totale et redouble le plaisir d’avoir tourné très vite les pages et d’être déçu d’atteindre aussi vite la fin, après quelques 700 pages quand même. Le rythme est soutenu. L’écriture est superbe de précision, elle recèle de multiples comparaisons étonnantes et souvent comiques. Les chapitres offrent toujours de l’inattendu et quand on craint que l’auteur s’enlise dans une situation irréversible, une solution astucieuse surgit relançant l’aventure. Les personnages d’Alix et de son amie Françoise sont plutôt improbables mais je m’accommode facilement de ces libertés d’écrivain. Tout est possible pour l’homme de lettre inspiré, même les meilleures péripéties et dénouements. Alors Alix, femme libérée avant l’heure, cela ne me gêne pas et j’ai gouté sa transformation avec jubilation.

Jean-Christophe Rufin est né en 1952. L’Abyssin, avec ce personnage qui lui ressemble par bien des facettes, est son premier roman. Il l’écrit à 45 ans alors qu’il a déjà une belle carrière derrière lui. Non pas une… mais plusieurs : médicale, humanitaire, ministérielle, diplomatique, littéraire et selon ses biographes, bien d’autres fonctions encore. Sans parler d’une vie privée assez dense, premier mariage avec une femme d’origine russe, puis à une femme éthiopienne. Si on ajoute une enfance compliquée, un père vétérinaire qu’il a peu connu, une mère ne pouvant l’élever seule qui le confie aux grands-parents, le grand-père, médecin, qui avait soigné des combattants lors de la Première Guerre mondiale, déporté deux ans à Buchenwald pour des faits de résistance, on a un tableau qui le rapproche un peu d’un Romain Gary… Bon, avec cette comparaison, je m’aperçois que des chapitres ont coulés dans mon esprit et que je suis autrement plus enthousiaste qu’après la lecture de Rouge Brésil

Des portraits de peintre des âmes, d’une grande force, à l’ironie joyeuse :

« Jean-Baptiste craignait le consul ; heureusement c’était la voix d’une femme. Il approcha. La vitre était grande ouverte, et la dame sortait la tête par la portière. L’étouffante chaleur l’avait mise toute en nage ; son rouge coulait et découvrait le blanc de céruse dont elle avait enduit son visage et qui se fendillait en plaques. Ces artifices, destinés à ralentir le naufrage des ans, le précipitaient. Si ce maquillage en déroute ne l’avait pas outragé à ce point, on aurait contemplé le visage d’une femme de cinquante ans, simple et souriante, qui gardait un reste de beauté dans son regard bleu, et surtout un air de bonté, craintive et tendre. »

«  Les jurés étaient quatre : deux étaient issus de l’université et les deux autres du clergé. Tous quatre étaient reconnus comme des érudits, dans des matières archéologiques et philologiques si arides que nul n’était à même de mettre en doute leur savoir. On en était en quelque sorte réduit à les croire sur parole. Il convenait donc que cette parole fût rare, grave et qu’elle jetât des gouttes de fiel sur toutes les opinions non autorisées, c’est-à-dire différentes des leurs. »

« Le consul arracha nerveusement sa perruque et se mit à déambuler avec elle, comme un chasseur qui traîne au bout du bras le cadavre désarticulé d’un vieux lièvre. »

« Sur ces mots, les deux médecins et leur guide quittèrent la pièce à leur tour. Comme il est aisé de s’accoutumer au malheur des autres, dès lors que toute une société le justifie, ils oublièrent les victimes de cette ridicule machination et ne pensèrent plus qu’à en rire. »

Notes avis Bibliofeel septembre 2022, Jean-Christophe Rufin, L’Abyssin

9 commentaires sur “Jean-Christophe RUFIN, L’Abyssin

  1. J’ai vraiment aimé lire tes mots à propos de ce livre. Ils donnent vraiment envie de découvrir ce personnage, sa façon très humaine d’envisager la médecine. Il est certainement très inspiré de la propre vie de l’auteur, de l’humanité de son grand père. Celà doit donner beaucoup de véracité et d’intérêt à l’histoire de Jean Baptiste. Et puis les extraits que tu as choisi indiquent une très belle écriture.
    Bref, bingo, je suis convaincu. Je vais le lire.
    Merci Alain pour ce partage et ce bel article.

    Aimé par 1 personne

  2. Je l’ai lu il y a plusieurs années Alain et j’en garde aussi un excellent moment de lecture. Il fut une époque où je lisais tous les romans de cet auteur. J’ai décroché je ne me souviens plus à quel livre. Merci de me rappeler de beaux souvenirs avec «L’Abyssin».

    Aimé par 1 personne

    1. Je comprends. Il y a aussi des auteurs ou autrices que j’ai laissés en cours de route, Amélie Nothom ou Andreï Makine par exemple. Ensuite c’est presque impossible pour moi d’y revenir…

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